Ce film nous est apparu d'emblée comme un document qui pouvait et allait à coup sûr être exploité par le lobby atomique pour jeter la confusion dans les esprits à propos des séquelles de Tchernobyl. Par ailleurs, il constitue à l'évidence, en soi, une occasion d'approfondir le dossier très complexe des impacts génétiques des pollutions radioactives.
De fait, une semaine plus tard, le 2 juin, dans le magazine « La chaîne Énergie » de l'édition en ligne L'Expansion.com (groupe l'Express.fr), le ci-devant Jacques Foos a publié un long commentaire intitulé :
« Que se passe-t-il aujourd'hui autour de Tchernobyl ? »
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Au cas où l'article ne serait plus disponible sur le site, en voici une copie
Que se passe-t-il aujourd'hui autour de Tchernobyl?
Dans les 30 km autour de Tchernobyl, l’ancienne centrale nucléaire ukrainienne, la vie naturelle a repris. Le Pr Jacques Foos se félicite : pour lui, les scientifiques commencent à tirer sereinement les leçons de la catastrophe.
Il y a eu sur Arte, le mardi 25 mai, un événement qui mérite d’être signalé : une émission sur les retombées de Tchernobyl qui donne enfin la parole aux scientifiques !
Bien sûr, Tchernobyl fut une terrible catastrophe et nous devons tous lutter pour assurer sur la planète une sûreté équivalente à celle qui prédomine dans notre pays et rester vigilants. Mais l’évocation de Tchernobyl ne doit pas à l’inverse conduire à l’abandon de toute rationalité et alimenter les peurs les plus fantaisistes. L’émission d’ARTE est de ce point de vue bienvenue.
Elle explique, faits à l’appui, que la zone de 30 km de rayon évacuée au lendemain de l'explosion est devenue une vaste réserve naturelle où la Nature a repris ses droits. Elle est étudiée aujourd'hui par de nombreux scientifiques, biologistes et radio-écologistes.
Elle montre que pour certaines espèces, proches de l'Homme biologiquement parlant, on ne constate aucune anomalie, même 40 générations après l'accident. Certaines interprétations tendant à prouver le contraire dans les années qui ont suivi l'accident ont été infirmées ensuite par les mêmes scientifiques qui avaient publié à tort ces informations (cela prouve de leur part une grande honnêteté scientifique).
Au contraire, toutes les espèces vivant dans cette zone (y compris celles qui n'y séjournaient pas avant et qui ont investi cette zone protégée) font preuve d'“une santé insolente” (je cite l’un de commentaires de l’émission).
Il n’y a pas là un scoop. L’exposition d’animaux – et de l’Homme- à de faibles doses radioactives produit ce qu’on appelle l'effet “Hormésis”. C’est un effet bénéfique, connu depuis 50 ans et confirmé par des expériences depuis 35 ans (je pense en particulier aux expériences de mon collègue le Pr Hubert Planel, de Toulouse).
Depuis la nuit des temps, les organismes vivants «baignent» dans la radioactivité naturelle. Les cellules vivantes se sont donc naturellement adaptées. Elles ne sont ni passives ni isolées quand elles sont irradiées mais elles réagissent vite et efficacement en mettant en jeu des mécanismes de défense adaptés à la dose. Ces mécanismes dépendent notamment du nombre et de la nature des lésions cellulaires. Presque le tiers des gênes d'une cellule sont dévolus à ces mécanismes protecteurs. Plus ces mécanismes sont sollicités, plus ils sont capables de réparer des lésions. C'est un processus identique à l'entraînement du sportif: on ne court pas le marathon sans s'entraîner sur de longues distances pratiquement chaque jour! Cet effet d'entraînement a été démontré dans l'affaire dite des irradiés de Taiwan.
A Taïwan, il y a environ 20 ans, 10 000 personnes ont subi des doses d'irradiation pendant plusieurs années (entre 9 et 200 fois la dose annuelle naturelle et ce pendant une période comprise entre 9 et 20 ans), parce qu’elles habitaient dans des immeubles construits avec du béton dont le ferraillage contenait du cobalt-60, élément radioactif utilisé en médecine comme source de rayonne. Cette «cohorte» de 10.000 personnes (c'est le terme consacré) a été étudiée et on a constaté chez elle beaucoup moins de décès par cancer que dans une population témoin (30 fois moins !). Cet accident a été signalé en 2003 lors du 48è Congrès Annuel de la Health Physics Society à San Diego (USA) par une équipe de 14 chercheurs taiwanais.
Un autre accident, beaucoup plus récent, survenu à Istanbul fin 1998, illustre également cet effet. Il s'agit, là encore, de ferrailleurs cherchant à récupérer le métal d'un conteneur dans lequel la source de cobalt-60 était toujours présente.
Assez curieusement, du moins dans notre pays, ces exemples, plutôt positifs pour certains effets des rayonnements sur l'Homme, sont cachés, comme si ils n'étaient pas politiquement ou médiatiquement corrects. L'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) a sorti en 2007 un ouvrage sur les Accidents dus aux rayonnements ionisants: le bilan sur un demi siècle. Ces deux accidents n'y sont pas mentionnés.
Encore une fois, il ne s’agit pas de minimiser l’accident gravissime de Tchernobyl ou de dire que l’irradiation à faible dose pourrait s’assimiler à un vaccin contre le cancer. Je m'étonne simplement que l'on ne s'intéresse pas de plus près à ces processus de réparation en vue de leurs applications éventuelles pour le plus grand bien de la médecine. L’émission d’ARTE est de ce point de vue un pas en avant.
Il est curieux de constater que jusque là, toutes les émissions sur Tchernobyl nous étaient annoncées à l'avance par le réseau Sortir du nucléaire. Mais pas cette fois-ci. Un oubli sans doute !
Qui est Jacques Foos ? D'où tient-il l'assurance dont il fait preuve ? Comment a-t-il acquis cette autorité qui lui ouvre toute grandes les colonnes d'un medium de premier rang ? La question n'est pas futile : ce personnage tentaculaire est au cœur du système de communication, de reproduction et de conformation de ces « élites » agrippées à la poursuite d'un nucléaire plus hexagonal que jamais.
Autant aller chercher l'image qu'il veut donner de lui même au sein même de l'institution qui lui a longuement servi, non seulement de paravent scientifique, mais aussi de chaire pour prêcher la religion atomique à des générations d'élèves-ingénieurs et d'étudiants. Il s'agit en l'espèce de la biographie autorisée placée en exergue des actes du colloque « L'Avenir du Nucléaire » organisé en son honneur le 1er Octobre 2008 par l'Union des Ingénieurs du CNAM (Conservatoire nationales des arts et métiers) et par le Conseil National des Ingénieurs Scientifiques de France.
Biographie de Jacques Foos (source CNAM)
Jacques FOOS
Directeur du laboratoire des sciences nucléaires
Professeur titulaire de la chaire des sciences nucléaires
CNAM
BIOGRAPHIE
Né à Paris, le 26 juillet 1946, Jacques Foos est licencié és Sciences, Docteur de troisième Cycle en chimie nucléaire et Docteur d’Etat ès Sciences Physiques.
De 1968 à 1983, Jacques Foos a débuté sa carrière comme assistant, Maître assistant puis Chargé de cours aux Universités de Paris XI, Paris V et Paris VI.
Depuis septembre 1997, il est Professeur de classe exceptionnelle.
Chargé de cours à l’Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Paris de 1989 à 2003, Responsable du module “Nucléaire et environnement” de l’enseignement organisé pour les élèves de troisième année des Grandes Ecoles d’Ingénieurs de Paris, Jacques Foos a enseigné pendant de nombreuses années à l’Institut National des Sciences et Techniques Nucléaires de Saclay.
Directeur du Laboratoires des Sciences Nucléaires du CNAM depuis 1985, Jacques Foos assure également la direction scientifique d’un programme de recherche avec le C.E.A. le CNAM et l’Université de Lyon sur notamment, la mise au point d’un procédé de retraitement des combustibles nucléaires usés et des rejets en mer.
Au Conservatoire National des Arts et Métiers, Jacques Foos a dirigé ou été membre de nombreuses entités :
Président du Département des Sciences Nucléaires Appliquées de 1983 à 1993 et du Département des Sciences Chimiques, Biologiques et Nucléaires de 1997 à 2002;
Administrateur provisoire du Pôle des “Sciences et Techniques industrielles” de 2002 à 2004.
Premier Directeur de l’École d’Ingénieurs du Cnam en 2003 et 2004.
Président de l’Union Amicale des Professeurs du Cnam depuis 10 ans ; Président de jurys d’examen dans plusieurs Centres Régionaux du CNAM et notamment, depuis le 1er octobre 1986, du jury particulier de délivrance du Titre d’Ingénieur Diplômé par l’Etat en Sciences et Technologies Nucléaires et en Énergétique.
Membre élu du Conseil d’Administration, des Commissions des Études et de la Recherche.
En qualité d’Expert, Jacques Foos a été proposé par le Gouvernement pour participer aux travaux de la Commission Interministérielle chargée d’élaborer le plan National Santé-Environnement.
Il a été choisi par l’Académie Royale des Sciences de Suède pour formuler des propositions d’attribution des Prix NOBEL de Physique décernés en 1989 et 1998, et pour le Prix NOBEL de Chimie en 1998.
Jacques Foos a été nommé par le Gouvernement en 2004, Membre du Collège Scientifique de la Commission Spéciale et Permanente d’Information auprès de l’établissement de la HAGUE dont il est depuis 2006 le Vice-Président.
Il est expert scientifique dans d’autres Commissions Locales d’Information (CLI) auprès de centrales nucléaires et membre du Conseil Scientifique et du Conseil d’administration de l’Association Nationale des CLI.
Il intervient également comme conseiller technique dans des Chambres de Commerce et d’Industrie.
En 1981, il préside la nouvelle section régionale de la SFEN (Société Française d’Énergie Nucléaire) dont il est toujours le Président fondateur.
En 1986, il fonde la section technique de la SFEN consacrée à la Technologie et à l’Exploitation Industrielle des Rayonnements et qui regroupait les Industriels français du domaine.
Président de 1997 à 2003 de la Commission Scientifique et d’Évaluation du CEA sur le thème : “Physicochimie des combustibles et des matériaux irradiés”.
Jacques Foos a aussi été membre du Comité de rédaction de la Revue Générale Nucléaire et du Centre de Réflexion sur l’énergie nucléaire (CEREN) et Chef de rubrique pour les Techniques de l’Ingénieur.
Jacques Foos est membre de la Société Française de Chimie (SFC), de l’Association Nationale des Docteurs ès Sciences (ANDES), de la Société Nationale des Sciences Naturelles et Mathématiques de Cherbourg, de la Société Française d’Energie Nucléaire (SFEN) et de l’American Nuclear Society (SFANS).
Jacques Foos est Chevalier de l’Ordre National du Mérite et Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques.
il a reçu la Médaille de Vermeil attribuée pour l’ensemble de ses travaux par la Société d’Encouragement au Progrès.
Où l'on constate que le souci de ne pas cumuler tout et n'importe quoi n'étouffe guère cet « expert en toutes choses » envahissant. On doit avoir à faire à un véritable génie, une sorte d'Oppenheimer français. Que nenni.
Il faut en effet quelques minutes avec l'aide des moteurs spécialisés dans les publications à caractère scientifique et technique Scopus et scholar.google pour cerner sa production scientifique et technique passée à la postérité.
Le Pr Foos a peu de publications dans les revues à comité de lecture. Sa thèse de 3ème cycle publiée en 1971 n'est citée nulle part (cf. Scopus). Celle de Doctorat, 14 fois, ce qui est peu. En revanche il émarge aux listes d'auteurs d'une kyrielle de brevets pris par COGEMA et AREVA, d'où son immense intérêt à défendre le développement de l'industrie atomique. Son domaine, la chimie nucléaire et la propagande pour le développement de tout usage de la fission, de la radioactivité et des rayonnements, ne lui confère aucune compétence pour apprécier le contenu scientifique (ou plutôt ses carences criantes) d'une émission sur la situation dans la zone interdite autour de Tchernobyl.
Il est navrant que dans notre pays informer sur quelque domaine controversé que ce soit consiste à faire paresseusement appel au “visible self-declared poly-expert” confortablement retranché dans la forteresse technocratique qui le nourrit et l'honore. De ces experts « de haut niveau » dont la renommée reste confinée à l'intérieur des frontières du pays.
Cela-écrit, laissons nos amis et membres de toujours d'E.T.B. la physicienne Bella Belbeoch réfuter la pseudo-science de Jacques Foos et le Professeur Michel Fernex compléter ses premières remarques sur le film. Un échange vivant entre Bella et Michel évoquera pour chacun la démarche qui a présidé à l'élaboration collective de ce petit dossier.
Merci à tous d'en avoir pris connaissance.
Yves Lenoir
Commentaires complémentaires du Pr. Michel Fernex
Introduction
Le film d'Arte répond à la question: “Que serait la planète sans les hommes?”. C'est le titre d'un article d'Emilie Martin, dans le National Géographie de janvier 2009, p24-38. Ce titre, le Dr Philippe de Salle le reprend dans le journal de la section française d'IPPNW, l'A.M.P.G.N. (Agression Nucléaire et Médecine, Bull. No 105, p14-15, 1er trimestre 2009). Pour éliminer note civilisation, il suffirait d'un conflit qui ne mettrait en jeu qu'une partie des ogives nucléaires dispersées dans un nombre croissant d'états. Si les armées ou les terroristes prenaient pour cibles les centrales et autres installations nucléaires, il faudrait bien moins de bombes A ou H pour anéantir l'humanité.
Développement
La vie sur Terre après l'éradication des humains reprendra plus vite qu'on l'imagine par les espèces les plus résistantes aux rayonnements ionisants. Ces espèces hériteraient de nos déchets chimiques et nucléaires et des zones que notre agriculture a désertifiées, comme le périmètre méditerranéen et les grands espaces de conurbation et les mégalopoles que la nature prendrait peut-être un siècle à reconquérir. L'héritage le plus menaçant pour la survie sur la planète serait la radioactivité artificielle stockée, les centrales atomiques et les déchets radioactifs immergés dans les mers, enterrés ou entassés en surface, abandonnés.
Après un conflit atomique, les pertes dans le monde végétal et animal seraient immenses, bien que la majorité des espèces soient moins sensibles aux rayonnements ionisants que les humains. Les espèces sauvages résisteront aussi mieux au froid qui suivra les explosions. Elles auront à surmonter la famine qui aura contribué à l'extermination des humains, suite à l'hiver nucléaire persistant provoqué par les nuages de gaz et de poussières soulevées par les explosions. Le soleil sera demeuré caché trop d'années.
Philippe de Salle écrit dans le bulletin des médecins pour la Prévention de la guerre Atomique (section française de IPPNW):
“… la nature contient en réserve des forces insoupçonnées et qui se manifestent de manière étonnante dans des situations considérées comme désespérées avec nos moyens scientifiques. Même les sites les plus contaminés verront plus vite que prévu, la faune et la flore reconquérir des territoires que la civilisation avait cru dominer. Vingt ans à peine se sont écoulés depuis la catastrophe de Tchernobyl et, bien que le site soit classé zone sinistrée et interdite aux humains, il est devenu un écosystème luxurieux et un repaire pour loups se nourrissant d'un gibier redevenu abondant.”
L'A.M.P.G.N. engagée en priorité pour le désarment atomique, mais est consciente de l'identité des technologies qui permettent à l'uranium plus ou moins enrichi de produire soit de la chaleur pour l'électricité, soit l'explosifs pour la bombe. Les publications citées plus haut, précèdent le film de Arte, qui illustre merveilleusement la ville conquise par la végétation et les animaux, malgré la radioactivité qui y règne. Jacques Foos qui s'exprime en promoteur du nucléaire, prétend que nous ne voulons pas regarder le témoignage de la chaine ARTE en face. Il se trompe.
Grâce au travail du Secrétaire adjoint de l'Association “Enfants de Tchernobyl Belarus”, Michel Hugot qui a déchargé ce film et l'a placé sur le site Web, nous pouvons revoir la leçon d'humilité que donnent les images présentées. En effet chez nous, des centres de recherche universitaires, des associations, voire des Ministères tentent de “protéger” la nature. On est persuadé que pour que la nature soit riche et belle, il faut que l'homme la gère. Cette gestion est devenue une activité de spécialistes. En fait, ces interventions sont nécessaires, quand les espaces protégés sont trop petits, sans connexion avec des écosystèmes avoisinants pas trop exigus ni isolés. Même les parc nationaux plus vastes doivent être “défendus”. En effet, ils sont le plus souvent trop petits et surtout, on y élève des des herbivores, comme des moutons par milliers dans le Mercantour. On y promeut un tourisme envahissant, avec chemins et routes. Pour la sécurité des ter!
res agricoles voisines et pour protéger les touristes, on impose le tir des grands prédateurs, de grands herbivores, même des vols d'oies sauvages qui par milliers broutent en hiver l'herbe destinée aux bovins domestiques doivent être contrôlés, comme sur l'île de Texel.
La surface relativement modeste de 30 km de rayon autour de la ruine de Tchernobyl, ouverte sur l'extérieur reste depuis 25 ans à l'abri des commerçants en tourisme qui déjà convoitent cet espace, pour l'exploiter. Ils espèrent tirer de l'ensemble des bénéfices, le mausolée que l'on construira au dessus de la ruine du réacteur fera partie des attractions touristiques. On n'a pas encore démontré l'utilité de ce sarcophage pharaonique. Si 70 à 80% de la radioactivité est partie en poussières, en gaz et en fumées, ce qu'exprime le film de la TV allemande du Dr. Pflugbeil, il ne resterait que très peu d'uranium et de plutonium. Avec les cinéastes et techniciens, cette équipe a exploré sans précautions particulières tout l'intérieur de l'actuel sarcophage.
Par leurs estimations très élevée de la masse radioactive restante, les promoteurs du nucléaire tentent de minimiser le rôle de Tchernobyl dans la catastrophe sanitaire européenne ou mondiale qui a suivi l'incendie du réacteur. Ils assurent que seulement 20 ou 30 % des radionucléides se seraient envolés, le reste nécessitant la construction d'une protection géante. Minimiser le rôle des radionucléides dans le suivi sanitaire de Tchernobyl reste au centre de la démarche des promoteurs négationnistes.
Après l'incendie, les espèces végétales et animales qui survivent se multiplient. Les espèce ou les sujets les plus résistants aux rayonnements ionisants remplacent les plus sensibles. On a vu dans le film que les bouleaux ont un noyau cellulaire peu vulnérable aux rayonnements. C'est une espèce pionnière qui envahit les espaces stérilisés, jusque dans la ville abandonnée de Pripiat. Les bouleaux se substituent partiellement aux pins gravement touchés par les rayonnements ionisants. À certains endroits, une forêt de feuillus remplacera celle composée de résineux en grande partie plantés. Il faudra deux siècles pour retrouver la forêt mixte originelle.
Grâce à la colonisation à partir d'espaces moins touchés par les retombées, les animaux occupent ce territoire. Avec deux portées de six petits par an, les rongeurs retrouveront de bons effectifs d'animaux sélectionnés au cours des dix années qui ont suivi l'explosion, malgré ou grâce à l'élimination des moins résistants. Les lignées seront résistantes déjà au bout de 15 à 20 générations, comme l'a montré Rosa Goncharova et ses collaborateurs (Goncharova R.I. & Ryabokon N.I., Intern. Conf. “Radiobiological Consequences of Nuclear Accidents”, Octobre 1994; Goncharova R.I. et al. : Radiat. Envir. Biophys. Vol. 45: p.176-177, 2006).
Les plus grands mammifères comme les chevreuils, les cerfs ou les renards se reproduisent à l'âge de un ou deux ans, ce qui est un avantage par rapport aux humains qui attendent l'âge moyen de 20 ans. La majorité des animaux n'atteint pas les âges qui permettraient à des cancers de se développer, le temps de latence pour ces cancers étant long. Chez les humains, sauf quand l'irradiation a lieu in utero ou très précocement, le temps de latence se compte majoritairement par décennies. Les cancers sont cause de décès majoritairement entre 45 et 75 ans.
L'âge moyen des renards en France est de une année et demie. Sans la chasse et les accidents automobiles, le renard pourrait survivre davantage d'années. Un des renards montrés dans le film a un pelage anormal, avec une teinte gris clair pour la moitié postérieure et le pelage des pattes antérieures à la tête, ardoisé homogène. Pourquoi nous avoir montré un renard “anormal”? Je pense que parmi les animaux, les carnivores étant au sommet de la chaîne alimentaire (comme le sont les humains) accumulent le plus de radionucléides.
Les espèces animales et végétales les plus résistantes recolonisent les espaces désertés ou appauvris. Cela vaut aussi pour des espèces exterminées auparavant par la chasse, qui viennent de loin: élans, ours et loups. La recolonisation par des rongeurs, comme l'ont montré les généticiens qui travaillent aujourd'hui à Tchernobyl, apportent une grande diversité génétique dans cet espace.
L'invasion et la prolifération des petits rongeurs, a précédé les études commentées dans le le film de ARTE, où la grande diversité génétique est mentionnée par ces chercheurs. Il faudrait disposer des publications ou au moins les références bibliographiques des travaux en cours dans ces zones contaminées pour voir si des données diffèrent de celles publiées auparavant. Il est dommage que les chercheurs actuels ne mentionnent pas les travaux réalisés sur place dès 1986 par des Russes comme Pelevina, ou des Biélorusses comme Goncharova qui, depuis dix ans, n'ont plus la possibilité ou le droit d'étudier les conséquences génétiques de Tchernobyl.
À Tchernobyl, les hirondelles et probablement tous les oiseaux sont majoritairement soit de grands migrateurs soit appartenant à des espèces réalisant des déplacements saisonniers, en particulier pendant les hivers très rigoureux, avec un enneigement qui peut durer plusieurs mois. Ainsi, les oiseaux ne représentant pas une population stable dans ce milieu. Ils ne parviennent pas à surmonter leur instabilité génomique provoqués par les retombées radioactives. Cette mobilité des oiseaux semble retarder la sélection des plus résistants.
La biodiversité, c'est la diversité des espèces sauvages qui vivent dans un milieu.
Le congrès de 2008 organisé par le Fonds Mondial pour la nature (WWF) à Chambéry sur la biodiversité et la naturalité a montré que la richesse et la diversité des espèces dans nos forêts était proportionnelle au volume du bois mort présent en forêt. La forêt de Tchernobyl détient sans doute un record de bois mort par unité de surface.
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Les chercheurs à Tchernobyl comptent le nombre et la diversité des espèces d'oiseaux nicheurs sur la base d'enregistrement des chants. Entre 1991 et 2008, les populations d'oiseaux sont restées stables. Cela ne surprend pas pour diverses raisons. L'abondance des oiseaux est en rapport avec les arbres morts qui offrent des cavités pour nicher (mésanges, sittelles grimpereaux, pics, colombins, gobemouches; cela vaut aussi pour les mammifères (chauve-souris, loirs, martres). Les oiseaux non seulement y nichent, ils s'y abritent et trouvent dans le bois les arthropodes, larves de coléoptères, d'abeilles et tant d'autres, ainsi que des vers et des mollusques, source de nourriture.
Les oiseaux de Tchernobyl se déplacent selon les saisons. Revenus au printemps dans ce milieu sauvage mais sur le plan ornithologique assez désertique après l'hiver, nombreux sont ceux qui s'arrêtent, paradent, chantent et nichent. Rien n'a été dit en ce qui concerne le succès de la reproduction des oiseaux, excepté pour les hirondelles de cheminée. Pour avoir des notions de la survie des poussins, il faudrait les avoir bagué et contrôlés, comme il a été fait pour les hirondelles. En les baguant par milliers, les chercheurs constatent que leur nombre demeure élevé, malgré l'excessive mortalité des jeunes oiseaux. Ainsi, les hirondelles qu'on voit en foule à Tchernobyl sont en majorité des hirondelles de remplacement. Cela vaut sans doute pour les 200 espèces d'oiseaux qu'il faudra encore étudier.
La première étude sur ces hirondelles à Tchernobyl a été publiée par une équipe suédoise (Ellegren H., Lindgren G. Primmer C.R. & Møller: Fitness loss and germline mutations in barn swallows breeding in Chernobyl. NATURE, Vol 389, p. 593-596, 9 October 1997). Cette équipe a complété l'étude des hirondelles de Tchernobyl, avec l'étude de populations d'hirondelles de cheminée dans des populations non irradiées qui ont servi de contrôle: une population dans le sud de l'Ukraine, et une en Italie, sur l'axe que suivent les hirondelles de Tchernobyl en migration ers l'Afrique. Ces groupes de comparaison ajoutent énormément de valeur à l'étude. L'équipe en place aujourd'hui n'a pas parlé de populations de comparaison.\\
Alors qu'en l'absence d'irradiation, 30% des hirondelles baguées au nid reviennent dans le secteur où elles sont nées le printemps suivant, on note qu'aucune de celles qui présentaient avant le départ la moindre anomalie de plumage, comme des plumes blanches qu'on a vues dans le film, n'a pu être recapturée à Tchernobyl le printemps suivant. Les hirondelles de Tchernobyl sont en grande partie de nouvelles populations. La sélection de sujets résistants ne peut pas fonctionner. Les chercheurs travaillant actuellement sur place constatent en outre des anomalies du sperme chez les hirondelles et des malformations au niveau des couvées. La situation demeure désastreuse pour les hirondelles, plus de 20 ans après l'explosion du réacteur. Ces pathologie sont masquée par l'invasion de remplacement par des hirondelles étrangères à Tchernobyl.
Pour redevenir abondants, les mammifères ont dû compenser les pertes initiales des sujets faibles, malformés ou malades par la prolifération dont les rongeurs sont capables. Pour survivre dans la nature pendant les hivers très rigoureux du Bélarus, il faut de animaux impeccables génétiquement. Les mammifères, les batraciens, les reptiles les poissons de même que les arthropodes sont très efficaces dans leur reproduction. Ils peuvent, le cas entrer et sortir du cercle de 30 km de diamètre, ce qui leur permet, le cas échéant, de renforcer les populations faibles.
Les poissons et les batraciens ont une capacité de reproduction supérieure à celle des animaux à sang chaud. Le crapaud calamite pond 2000 oeufs, ce qui dépasse les performances des campagnols. Rosa Goncharova a dirigé la thèse de Slukvin, un vétérinaire spécialiste des élevages industriels de carpes du Belarus. Slukvin a étudié les carpes dans des étangs recevant une eau pure impeccable, mais dont le fond était contaminé par du Cs-137 (un curie par km carré). Les carpes adultes survivaient plusieurs années, alors que 75% des oeufs fécondés dégénéraient, avec force mutations dans les cellules de l'embryon qui mourait avant le 10e jour. Les 25% restant produisaient énormément de carpillons malformés: nageoires anormales, manque d'opercule, bouche déformée voire fermée, couleurs anormales. (Goncharova R.I. & Slukvin A.M., Study on mutation and modification variability in young fishes of Cyprinus carpio from regions contaminated by the Chernobyl radioactive fallout. 27-28 Octobre 1994, Russia-Norvegian Satellite Symposium on Nuclear Accidents, Radioecology and Health. Abstract Part 1, Moscow, 1994). Malgré ces pertes colossales, les populations de carpes ne s'effondrent pas: il reste assez de survivants pour coloniser les eaux du fait qu'une carpe pond 100.000 oeufs et parfois le double.
Le film nous a montré des rongeurs. Pour les mulots, on insiste sur leur santé apparente malgré une charge importante en radiocésium dans l'organisme. Il est question de l'abondance des campagnols roussâtres. C'est l'espèce qu'a suivie le département de Pr. Goncharova, à 30 km de Tchernobyl, à 100 km et à environ 250 km de la centrale détruite, donc des sites avec des niveaux décroissants de radioactivité. (Goncharova R.I. et al. : Transgenerational accumulation of Radiation damage in small mammals chronically exposed to Chernobyl fallout. Radiat. Envir. Biophys. Vol. 45: p.176-177, 2006. Goncharova R.I. & Ryabokon N.I., Conf. “Radiobiological Consequences of Nuclear Accidents”, 25-26 Octobre 1994). Le résultat montre que d'une génération à l'autre, on compte davantage d'anomalies génétiques chez les embryons ou les foetus, si on les compare avec celles des adultes. Les premières années, plus les campagnols examinés étaient proches de Tchernobyl, plus ils présentaient ces mutations, si on les compare à ceux vivant dans des zones moins contaminées. Avec les années, cette augmentation de mutations d'une génération à l'autre tend à s'équilibrer; les animaux les plus irradiés parvenant les premiers à stabiliser cette fragilité génétique.
Dans la zone hautement contaminée, l'augmentation de la fréquence des anomalies se poursuit jusqu'à la 12e génération pour se stabiliser vers la 15e. Dans les zones moins radio-contaminées, les mutations continuent à devenir plus fréquente de génération en génération jusqu'à le 20e génération, moment où les campagnols des trois zones de capture avaient presque atteint le même taux d'anomalies chez les jeunes campagnols par rapport aux adultes
Arrivés sur le terrain, alors que la population de campagnols parvenue à la 20e génération après l'explosion du réacteur, les chercheurs en place présentement ont trouvé une population sélectionnée pour sa capacité de survie dans ce milieu. Toutes les lignées de campagnols fragiles ont été éliminées, au cours des dix premières années.
Pour voir s'il existes des différences de vues entre les chercheurs américains et les chercheur biélorusses ou russes, il faudrait pouvoir consulter les travaux des équipes actuellement en place. Le fait d'étudier les campagnols sur le terrain après la 20e génération, ne permet pas d'imaginer ce qui s'est produit après Tchernobyl. Pour les humains, 20 générations, cela représente quelques siècles.
Tchernobyl a permis d'étudié un phénomène induit tout particulièrement par les rayonnements ionisant: l'instabilité génomique. Ces anomalies qui conduisent à des mutations, sont produites par une altération épigénétique, c'est à dire qui s déroule en dehors du génome, m'eme en dehors du noyau, dans le protoplasme. Cette instabilité génomique est transmissible au cours de divisions cellulaires, même après plusieurs divisions cellulaires normales. Elle peut être transmises de génération en génération.
Dubrova et collaborateurs ont montré chez les humains l'augmentation des mutations chez les descendants de sujets irradiés. Cette augmentation des mutations se produit aussi dans la 2e génération d'humains (Dubrova Y.E. : Monitoring of radiation-induced germline mutations in human. Swiss Med. Weekly, Vol. 133: p.474-478, 2003).
Chevaux et super-prédateurs
Ce film montre la réintroduction du cheval de Prévalsky dans un milieu comptant les prédateurs naturels d'Europe. Dans cette plaine qui connaît de longs hivers enneigés et très froids, les animaux pouvant entrer et sortir du périmètre protégé.
On aimerait connaître en détail l'évolution de ce groupe de chevaux de Prévalsky dans cette réserve intégrale. Ce cousin de notre cheval n'est pas son ancêtre. Le tarpan est l'ancêtre qui a été exterminé il y a à peine cent ans et n'a pas pu être reconstitué génétiquement partir de ses descendants, divers chevaux et poneys. Il est intéressant d'apprendre que le cheval sauvage accumule trois fois moins de radiocésium (Cs-137).
En hiver les ours dorment, mais les loups et les lynx sont actifs. Le film ne montre très peu de lynx (l'un d'eux pourrait avoir été filmé dans un zoo ?). Les images fugaces de loups évoquent leur rareté. Les photos à l'infrarouge la nuit sont floues. Il semble évident que leur nombre n'est pas excessif, et on aimerait comprendre le mécanisme de régulations de cette espèces qui dispose de proies très abondantes. Le seul ennemi du loup, c'est l'homme et ses véhicules, ils sont exclus à Tchernobyl.
Le rôle des prédateurs dans la nature, c'est l'élimination rapide des malades, des faibles et des malformés. Les superprédateurs, loup, lynx et ours, opèrent la meilleure sélection possible. Ils permettent par là la sélection des animaux résistants aux rayonnement ionisants. Le chasseur moyen prélève souvent les plus beaux trophées. Ainsi il entraîne la disparition des plus puissants reproducteurs. Grâce aux prédateurs, le cinéaste rencontre des bêtes saines, génétiquement épargnées, comme les élans, les cerfs et les chevreuils.
Sur quoi repose la régulation des populations de loups? Pourquoi sont-ils peu abondants en présence d'un excès de proies? Pour la régulation, les loups n'ont pas besoin des chasseurs. On a vu des renards dans le film, l'un n'a pas un pelage normal: gris cendré dans la moitié postérieure, la partie antérieure et la tête uniformément ardoisé. J'aimerais en savoir plus sur les prédateurs des campagnols que sont les mustélidés, comme la martres, la belettes et d'autres qui se nourrissent de rongeurs sauvages. On n'a rien entendu sur les loutres qui prélèvent des poissons contaminés; rien sur les faucons crécerelles, ni sur les buses, autres prédateurs de rongeurs.
Les problèmes de santé des prédateurs nous intéresseraient, car ils sont au sommet de la chaîne alimentaire. On devrait trouver chez eux les plus hautes concentrations de produits toxiques, de radionucléides en particulier.
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On parle de créer un parc national autour de Tchernobyl. Ce serait un parc réservé au troisième âge. Les enfants et les humains en âge de procréer devraient l'éviter. La femme enceinte serait la plus menacée.
Il est essentiel que le suivi scientifique se poursuive, sans interventions même discrètes des humains. L'évolution de la vie animale et végétale mérite un très long suivi.
Réponse de Bella Belbéoch
Quelques remarques à propos du texte de M. Jacques Foos “Que se passe-t-il aujourd'hui autour de Tchernobyl?”
Ce texte de M. Foos* figure sur le
site internet de L'Expansion. Il commente à sa façon l'émission d'ARTE du 25 mai “Tchernobyl: une histoire naturelle ?” Un rien triomphaliste, M. Foos nous inciterait quasiment à faire des séjours de longue durée dans la zone interdite pour être irradiés et « bénéficier » de l'hormésis!
Pour appuyer son point de vue sur l'innocuité des effets chroniques des faibles doses de rayonnement et même de leur effet bénéfique, M. Foos cite les 10 000 habitants de Taïwan ayant subi une irradiation chronique et qui meurent beaucoup moins de cancer que les autres habitants:
A Taïwan, il y a environ 20 ans, 10 000 personnes ont subi des doses d'irradiation pendant plusieurs années (entre 9 et 200 fois la dose annuelle naturelle et ce pendant une période comprise entre 9 et 20 ans), parce qu’elles habitaient dans des immeubles construits avec du béton dont le ferraillage contenait du cobalt-60, élément radioactif utilisé en médecine comme source de rayonnement. Cette «cohorte» de 10.000 personnes (c'est le terme consacré) a été étudiée et on a constaté chez elle beaucoup moins de décès par cancer que dans une population témoin (30 fois moins !).
Cet accident a été signalé en 2003 lors du 48ème congrès annuel de la Health Physics Society à San Diégo (USA) par une équipe de 14 chercheurs taïwanais.
M. Foos s'intéresse aux décès par cancers. Mais qu'en est-il des décès par d'autres pathologies ? En général, pour comparer la mortalité d'une cohorte à la mortalité d'une population de référence, on donne aussi la mortalité toutes causes, celle par toutes maladies, par maladies autres que les cancers, par causes extérieures (accidents, suicides) et on tient compte des classes d'âge et du sexe.
Plus généralement qu'en est-il de la morbidité ? Dans le point de vue optimiste exprimé par M. Foos il manque surtout l'état sanitaire de ceux qui étaient des enfants et des adolescents lorsqu'ils ont été exposés pendant plusieurs années au rayonnement gamma du cobalt 60.
Les opacités radio-induites du cristallin.
Il se trouve que j'ai eu connaissance de l'irradiation chronique des habitants de Taïwan alors que je préparais en 2002 un dossier sur les conséquences de Tchernobyl.
Je m'intéressais aux données de Youri Bandazhevsky, notamment aux cataractes des enfants du Belarus vivant dans les districts contaminés en césium 137 de Vietka et Svietilovitch, cataractes dont l'incidence augmentait proportionnellement à l'activité spécifique en césium 137 des enfants. Ces données figurent au paragraphe
“Altérations de la vision chez l'enfant” dans le mémoire [1] écrit pour la libération du Pr. Youri Bandazhevsky, basé sur ses travaux et adressé à l'ambassadeur du Bélarus à Paris qui l'a transmis aux autorités de Minsk.
Ces travaux montraient que l'œil est très sensible à l'action du Cs137 pour des doses de rayonnement incriminées faibles, alors que les instances internationales considéraient à l'époque la cataracte radio-induite comme un effet déterministe résultant d'une irradiation externe aiguë avec un seuil de dose très élevé (~ 2 grays) et plus élevé encore s'il s'agissait d'une irradiation chronique. Depuis, le caractère déterministe pour la radio-induction des cataractes a été quasiment abandonné, y compris par les experts internationaux comme le montrait le rapport de l'OMS, qui a été ignoré, voire, censuré, par les discours officiels, lors de la présentation à la presse internationale du Forum Tchernobyl en septembre 2005 [2], comme le montre aussi la réanalyse des cataractes des survivants des bombes A.
Dans ma requête aux autorités du Belarus je citais un article publié en 2001 dans une revue internationale réputée Radiation Research concernant des habitants de Taïwan, qui confortait les données de Bandazhevsky. Je faisais remarquer:
“un article récent (réf.16) indique l'apparition à Taïwan d'opacités du cristallin chez les enfants et les jeunes de moins de 20 ans exposés à une irradiation chronique externe, à faible débit de dose, par du rayonnement gamma émis par le cobalt 60 de recyclage présent dans l'acier des bâtiments où ils résident. Le nombre d'altérations du cristallin augmente d'une façon significative avec la dose et les auteurs soulignent la nécessité d'un suivi à long terme.”
Il s'agit de l'article de W. L. Chen, W. P. Chang et al s'intitulant « Opacités du cristallin dans des populations exposées à l'irradiation chronique de faibles doses d'irradiation gamma par des immeubles contaminés à Taïwan » [3].
Le suivi à long terme qui a été indiqué précédemment comme étant nécessaire, est effectivement réalisé puisque tout récemment, en
février 2010, a été publié un article [4] avec les mêmes principaux auteurs Chen et Chang dans Radiation Research, mais cette fois, spécifiquement sur la tranche d'âge des moins de 20 ans “Opacités du cristallin chez de jeunes individus, longtemps après avoir été exposés au rayonnement gamma d'une façon chronique par des bâtiments contaminés par du cobalt 60”.
Ceux qui ont été examinés en 1998 et qui avaient moins de 20 ans à l'époque sont réexaminés 4,7 ans plus tard. Les résultats sont les suivants : les défauts et opacités du cristallin pour les 2 yeux sont plus nombreux d'une façon significative par rapport à des individus non exposés et l'augmentation est aussi significativement corrélée à la dose gamma cumulée antérieurement durant leur résidence dans les bâtiments contaminés. Pour les auteurs cela suggère que des changements tardifs du cristallin ont
persisté et progressé chez les individus qui avaient subi auparavant une exposition chronique au cobalt 60.
Effets hématopoïétiques et autres effets.
Il n'y a pas que les effets sur la vision. Dans le premier article de 2001 on trouvait aussi des informations concernant d'autres effets nocifs sur la santé affectant la cohorte des 10 000 habitants de Taïwan: dommages chromosomiques sous la forme de micronoyaux dans les lymphocytes périphériques [5],
diminution permanente des leucocytes et neutrophiles longtemps après l'arrêt de l'exposition au cobalt 60 [6] une altération des sous-populations de lymphocytes, incluant HLA-DR+, CD4+, et CD8+ [7].
De plus il a été trouvé vers 2001que les enfants ayant été exposés in utero ou pendant l'enfance sont plus petits que les autres [8].
Voilà qui, malheureusement, ne ressemble pas du tout à de l'hormésis…
Et les cancers
Finalement, contrairement à ce que pourrait laisser supposer le texte de M. Foos sur l'hyper-résistance aux cancers des habitants irradiés de Taïwan, l'étude publiée en 2008 [9] dans Radiation Research indique 117 cancers diagnostiqués entre 1983 et 2005 chez 6242 personnes (moyenne de la dose reçue 48 milligrays) et ces résultats renforcent l'opinion des auteurs, celle d'une association entre irradiation chronique à faible dose et cancer, en particulier les cancers du sein et la leucémie.
En conclusion de ce bref résumé de quelques « bienfaits » des rayonnements ionisants.
Au début, juste après le 26 avril 1986, Tchernobyl, c'était une catastrophe soviétique (sous-entendu un accident majeur ne peut pas survenir sur
nos réacteurs). Avec le dernier grand virage du Forum Tchernobyl, c'était
“il ne s'est rien passé à Tchernobyl. Oui bien sûr il y a ces malheureux enfants atteints de cancer de la thyroïde et aussi les liquidateurs. Mais le bilan du Forum, 4000 morts, ce n'est pas grand chose”. Il y a bien eu le petit intermède CODIRPA vite oublié [10]. Désormais c'est
“Que la nature est donc jolie après un accident nucléaire”. (J'ai vu une pièce de théâtre il y a longtemps qui s'appelait
“Ah que la guerre est jolie!” Il s'agissait de la tuerie de 14-18). Il n'y a vraiment pas à s'en faire! A part la petite zone interdite bien sûr mais, après quelque temps, même elle, redevient belle et pleine de vie.
M. Foos croit-il vraiment que son baratin visant à minimiser les conséquences de la catastrophe, à minimiser l'effet des faibles doses de rayonnement peut appâter les Français ? Les amadouer en vue d'un accident futur sur un de nos réacteurs pour ceux appelés à vivre en zone contaminée ?
Croit-il vraiment que les gens sont des veaux ?
Quelle banalisation de l'accident nucléaire majeur !
Bella Belbéoch, 6-8 juin 2010
Références et Notes
*M. Jacques Foos est professeur au CNAM (conservatoire national des arts et métiers) où il dirige le laboratoire des sciences nucléaires. L'Expansion est un magazine économique mensuel.
[1] Dossier Liberté pour Youri Bandazhevsky. Annexe: Irradiation et pathologies radioinduites Gazette Nucléaire 197/198 mai 2002.
Lettre d'information du comité stop Nogent n°96-97, janvier-avril 2003. Annexe Irradiations et pathologies radioinduites.
http://www.dissident-media.org/stop_nogent
Additif:Une étude, publiée en 1998 dans le recueil du scientifique japonais T. Imanaka de l'université de Kyoto, avait montré une augmentation du nombre d'opacités du cristallin en fonction de l'activité corporelle en césium 137 d'enfants 6-15 ans examinés entre 1992 et 1995 des districts de Stoline et Luninets dans la zone contaminée de la région administrative de Brest.
A. N. Arinchin and L.A. Ospennikova, « Lens Opacities in Children of Belarus Affected by the Chernobyl Accident » Research Activities about the Radiological Consequences of the Chernobyl NPS Accident and Social Activities to Assist the Sufferers by the Accident, KURRI-KR-21, 168-173, edited by T. Imanaka, Research Reactor Institute, Kyoto University.
De nombreux articles ont été publiés dès 1995 sur les modifications du cristallin chez les enfants ukrainiens résidant dans la zone de contrôle permanent proche de la zone interdite avec, en plus des défauts « Focal Lens Defect » -voir plus loin la référence [3]- des cas d'atteinte de la région postérieure subcapsulaire.
[2] Lettre d'information du comité Stop Nogent sur Seine n°108, octobre-décembre 2005. “Quelques remarques sur le communiqué de presse et le rapport des experts de l'OMS”. L'OMS cite des modifications du cristallin chez des enfants et adolescents (5-17 ans) résidant dans des zones contaminées proches de la zone évacuée.
[3] Wei-Li Chen, Jing-Shiang Hwang, Trey-Hwa Hu, Muh-Shy Chen and Wushou P. Chang. Radiation Research (2001) 156:76-82 « Lenticular Opacities in Populations Exposed to Chronic Low-Dose-Rate Gamma Radiation from Radiocontaminated Buildings in Taiwan », Opacités du cristallin dans des populations exposées à l'irradiation chronique de faibles doses d'irradiation gamma par des immeubles contaminés à Taïwan.
Le but de l'étude était d'examiner la sévérité clinique ou subclinique des opacités du cristallin chez des individus ayant cumulé des doses d'irradiation différentes.
La cohorte, divisée en 3 sous-groupes selon l'âge, inférieur à 20 ans, de 20 à 40 ans, supérieur à 40 ans, comprend 114 personnes dont les doses reçues au cours des ans ont été reconstruites. Elles ont subi un examen ophtalmologique en 1998. Les opacités du cristallin de chaque oeil préalablement dilaté, sont visualisées à l'aide d'une lampe à fente (biomicroscope) et classées selon un système standard LOCS III (Lens opacities Classification System). Un score supérieur à 2 représente la détection d'un changement clinique pouvant entraîner une perte d'acuité visuelle. En outre les détériorations du cristallin ayant été supposées faibles une modification de ce système (système FLD, focal lens defect) a été utilisée pour évaluer la sévérité d'opacités « subcliniques » du cristallin en enregistrant les anomalies tels que des vacuoles, des « feuillets », des taches -défauts isolés ou rassemblés- dans le noyau ainsi que dans le cortex.
[4] Wanhua Annie Hsieh, I-Feng Lin, Wushou P. Chang, Wei-Li Chen, Yea H. Hsu, Muh-Shy Chen Radiation Research, vol.173, issue2, February 2010, « Lens Opacities in Young Individuals Long after Exposure to Protracted Low-Dose-Rate γ radiation in 60Co-Contaminated Buildings in Taiwan » [Opacités du cristallin chez de jeunes individus, longtemps après avoir été exposés au rayonnement gamma d'une façon chronique par des bâtiments contaminés par du cobalt 60].
[5]W.P. Chang, B.F. Hwang, D. Wang and J.D. Wang. Cytogenetic effects of chronic low-dose, low- dose-rate gamma radiation in residents of irradiated buildings, Lancet, 350, 330-333 (1999).
[6]W.P. Chang, Y. P. Lin, P.T. Hwang, J.L. Tang, J.D. Chen and S.D. Lee. Persistent leukocyte abnormalities in children years after previous long-term low-dose rate radiation exposure Br. J. Haematol. 106, 954-959 (1999).
[7]-W. P. Chang, J.S. Hwang, M.C. Hung, T.H. Hu, S.D. Lee and B. F. Hwang. Chronic low-dose gamma radiation exposure and the alteration of the distribution of lymphocyte sub-populations in residents of radioactive buildings. Int. J. Radiat. Biol. 75, 1231-1239 (1999).
-W. P. Chang, Y.P. Lin, P.T. Hwang, J.L. Tang, J. D. Chen , S.D. Lee. Persistent leucocyte abnormalities in children years after previous long-term dose radiation exposure, British Journal of Haematology, 106, 954-959 (1999).
Des enfants d'une école maternelle sont comparés à ceux d'une école élémentaire. Le nombre de leucocytes et de neutrophiles ont décru d'une façon significative pour les enfants irradiés à l'école maternelle qui y sont restés 1-2 ans et la diminution persistait 5-8 ans plus tard. Le nombre d'éosinophiles était augmenté. Alors que l'incidence des maladies était analogue pour les 2 groupes, les auteurs s'inquiétaient des résultats d'une analyse préliminaire montrant un risque significatif de leucémie et de syndrome myélodysplastique (atteinte de la moelle osseuse) pour les enfants ayant été irradiés très jeunes à la maternelle. Les auteurs soulignaient l'importance de connaître les conditions de réversibilité de ces anomalies hématologiques.
[8]J.C. Wang, Y.P. Lin, J.S. Hwang, W.A. Hsich, Y.M. Tsai and W.P. Chang. Physical heights of children with prolonged low dose-rate gamma-radiation exposure in radiocontaminated buildings, Int. J. Radiat. Biol, 77, 117-125 (2001).
[9] Su-Lun Hwang, Jing-Shiang Hwang, Yi-Ta Yang, Wanhua A. Hsieh, Tien-Chun Chang, How Ran Guo, Mong-Hsun Tsai, Jih-Luh Tang, I-Feng Lin, Wushou Peter Chang. « Estimates of Relative Risks for Cancers in a Population after Prolonged Low-Dose-Rate Radiation Exposure: A follow-up Assessment from 1983 to 2005. Radiat. Research 170(2):143-148. 2008.
Il ya 117 cancers diagnostiqués entre 1983 et 2005 pour une dose cumulée estimée à 48 mGy.
[10]CODIRPA Comité directeur pour la gestion de la phase post-accidentelle d'une urgence radiologique sur une de nos installations.
“Quelques remarques sur le retour d'expérience ” 1986-1991. Lettre d'information du comité Stop Nogent-sur-Seine, n°116, mai-juin 2008.
Echanges entre Bella Belbéoch et Michel Fernex
Chère Bella,
Ton annexe concernant les irradiés de Taïwan est enfin lisible.
Bien sûr, tu connais ce dossier depuis des années.
C'est évident qu'une affirmation sur la protection qu'offrait aux habitants des bâtiments contaminés les rayonnements pendant 20 ans méritait l'analyse que tu en as faite.
L'habitat n'était pas inoffensif, alors que les prétentions de Jacques FOOS le sont.
Pour les cancers et autres causes de mort, il faut disposer de groupes de comparaison, comme tu le soulignes:
Même niveau social, mêmes professions, même habitudes alimentaires, même consommation de cigarettes, alcool et mêmes âges.
L'âge auquel l'irradiation a débuté est important:
Etait-ce pendant la grossesse. C'est un groupe essentiel; pendant la petite enfance; à la puberté; puis ceux qui sont entrés adultes jeunes, enfin les adultes, les plus résistants.
La sensibilité aux rayonnements baisse avec l'âge.
Les maladies cardiovasculaires constituent la première cause de mort dans des collectifs de Tchernobyl.
Tout ce que tu apportes doit être communiqué. Par exemple déjà sur notre site internet que Michel Hugot a réalisé.
La guerre est dans la forme chez Foos. Tu lui réponds avec des arguments scientifiques. Merci.
Je t'embrasse
Michel
Réponse
Cher Michel,
C'est vrai, j'aurais dû suggérer qu'il y avait vraisemblablement d'autres pathologies. Mais j'ai terminé cet article et c'est le 1er texte que je finis depuis des mois…
A propos de l'émission d'ARTE. On n'a pas la télé et j'ai regardé l'émission sur le nouveau site des enfants de Tchernobyl Belarus. Bien sûr l'image est très petite -et pour moi c'est gênant, mais j'ai quand même bien suivi.
Ton texte est très bien conçu et pédagogique même pour les choses compliquées génétiques.
Il manque quelque chose d'important au début de l'émission: on nous explique que les souris viennent de l'extérieur, sortent, re-rentrent en colonisant la zone morte. Mais ce processus d'allers et venues des animaux (il n'y a pas que les souris) entraîne petit à petit un agrandissement de la tache radioactive, un étalement par la périphérie.
(Je me souviens qu'au colloque du Luxembourg en 1990, Konoplyia expliquait que lors des feux de forêt de la forêt rousse on enregistrait une augmentation de la radioactivité dans toute la Biélorussie).
A Saclay, et cela devait être la même chose dans tous les centres nucléaires du CEA il y avait une sélection à l'embauche, mais beaucoup moins rigoureuse que ce que t'a dit Vassili Nesterenko car la chose importante était la numération globulaire, par exemple il fallait avoir 3,5 M de globules rouges pour une femme. Pour les hommes je ne sais pas quel était le critère (le CEA en a profité pour ne pas embaucher sur le prétexte médical certains candidats dont les idées politiques étaient connues, en particulier des communistes).
Tout dépend du poste bien sûr, un souffleur de verre ne doit pas avoir de problèmes respiratoires. Je pense que la première usine du Bouchet (où a été séparé le premier milligramme de plutonium) la sélection à l'embauche n'a pas joué beaucoup, les paysans du coin ont formé la base du recrutement.
Tout ce que tu dis des prédateurs est important. La régulation par la disparition des inadaptés. Il a dû y avoir beaucoup de monstres. On doit le voir sur les squelettes. (et Rosa Goncharova l'a vu sur les anomalies des poissons). Donc effectivement il manque les données scientifiques de génétique.
Il fut un temps le Pr Jammet [ancien chef de la radioprotection au CEA] prônait l'utilisation de la génétique pour la sélection à l'embauche. Yves avait écrit un article dans la Gueule Ouverte intitulé “Le Dr Folamour est au CEA”.
Le Monde n'a pas cité le nom de Dubrova quand a été publié son premier travail sur les minisatellites. J'ai écrit à Jean-François Augereau: sans succès. Il me semble qu'à propos d'Hiroshima Alice Stewart expliquait le manque de données sur les mutations par la mort précoce des embryons et foetus. Tout ce que tu dis sur l'atteinte du génome est fondamental. Peut-être faudra-t-il y revenir car c'est compliqué. Tu cites la stérilité des hommes mais je crois qu'il faut aussi parler du trouble des règles chez les jeunes filles, de celles qui n'auront pas d'enfants.
En conclusion le tout est magistral !
Je t'embrasse
Bella