base_documentaire:articles-1990:etb-125 [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

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« Sept mille morts » et la radiophobie

Dr Amélie Bénassy (Martine Deguillaume)
Un médecin qui s'est rendu en Ukraine, apporte son témoignage sur des informations recueillies en dehors des circuits officiels, et concernant la santé des populations touchées par les radiations. (Libération 27/02/1990)

Presque quatre ans après l'accident de Tchernobyl, la situation sani­taire en Ukraine et en Biélorussie suscite de très vives inquiétudes, au sein des populations toujours exposées à une contamination d'un taux plus ou moins élevé. Des as­sociations se sont formées, notam­ment à Kiev, capitale de Ukraine, qui s'efforcent de regrouper des victimes de la catastrophe nu­cléaire et de faire le suivi de leurs pathologies. Un médecin français, le Dr Amélie Bénassy 1), a répon­du à l'appel d'une de ces associa­tions. le « Monde vert », et a sé­journé pendant deux semaines (une première fois en décembre 1989, puis janvier 1990) Ukraine, recueillant des informations 2) sur la santé des populations, hors des circuits officiels, qui pilotent la plupart des visites d'étrangers.

LIBERATION — Que pensez-vous de la « radiophobie» - sorte d'im­mense angoisse due aux rayonne­ments et pouvant provo­quer des troubles - que les offi­ciels d'Union soviétique évoquent quand ils parlent des populations touchées par Tcher­nobyl?

Dr AMÉLIE BENASSY — Le concept de radiophobie est actuel­lement la seule réponse faite à de nombreux troubles et à la plainte des populations. Il se développe en effet des pathologies que les auto­rités ont beau jeu d'attribuer à ce que l'on nomme « radiophobie », par exemple des symptômes d'une grande banalité chez des enfants, comme la nervosité, les troublés de croissance. Mais, moi, j'ai vu bien d'autres choises que cela : j'ai rencontré par exemple deux malades qui ont travaillé sur le site de Tchernobyl jusqu'à la fin de l'année 1986, et qui présentent une artérite des membres inférieurs, c'est-à-dire une pathologie des vaisseaux. Ils se bouchent et il faut amputer les membres. J'ai également vu une petite fille de 12 ans dont l'humérus, l'os du bras, est tordu.

LIBERATION — Et cette défor­mation, selon vous, est due à la radioactivité ?

A.B. — J'émets l'hypothèse sui­vante: l'élément radioactif stron­tium 90, qui a été très largement répandu lors de la catastrophe, mais qu'il est très difficile de me­surer, semble se fixer sur les carti­lages de conjugaison, responsables de la croissance des os. Ce stron­tium, dont la période biologique (voir lexique) est de 8 ans et 2 mois, émet ses rayonnements dans l'organisme et bouleverse la crois­sance normale.

LIBERATION — Une telle pa­thologie est-elle très répandue ?

A.B. — La mère de cette petite fille fait partie des responsables d'une association qui regroupe 17 000 enfants, avec pour but de suivre l'évolution de leur état de santé. Cette femme qui suit 3 500 enfants affirme qu'ils sont presque tous malades, et beaucoup pré­sentent de telles déformations. Elle a fait examiner sa fille par Youri Israël — le biologiste qui «fait réfé­rence» sur le sujet — et s'est enten­du répondre qu'il s'agit simplement de radiophobie. Depuis, elle dit ce que tous disent : «les responsables parlent tous des enfants, mais per­sonne ne fait rien».

LIBERATION — Pourtant, à Kiev, s'est installé un institut chargé du suivi des populations ?

A.B. — Le 1er octobre 1986, a été fondé un institut baptisé «Centre scientifique de l'union pour la mé­decine nucléaire de l'Académie des sciences d'URSS», qui compte of­ficiellement 530 collaborateurs et 546 lits. Je pense que les scienti­fiques et les médecins font leur travail. Mais rien ne sort sur ces ·travaux, la population ne reçoit aucune précision. Tout le monde espère que la promesse faite à deux associations de participer à un colloque sur les résultats de l'Institut fin 1990, sera tenue.

LIBERATION — C'est la manie du secret qui continue?

A.B. — Je savais, en allant là-bas, que j'allais me frotter au secret. Ce qui me paraît très important, c'est qu'on a imposé ce secret sur les doses reçues et sur le lien possible avec des pathologies. J'en ai la preuve avec deux consignes: la note n° 205 du 8 juillet 1987 3), de la Commission médicale mili­taire (colonel médecin militaire chef de la 10e CMM, V. Bakchou­tov) impose de «ne mentionner ni l'affectation (d'une personne) aux travaux de liquidation des consé­quences de l'accident ni la dose to­tale d'irradiation si celle-ci n'atteint pas le stade de la maladie des rayons» ; la note NIS POY 2612 du 27 juin 1987 du Ministère de la Santé d'URSS impose «le secret sur les traitements entrepris et les résultats dosimétriques au moment de la liquidation de la tragédie».

LIBERATION — Alors, Il est Im­possible de se faire une vision d'ensemble sur les conséquences de la catastrophe ?

A.B. — Deux responsables d'asso­ciation m'ont affirmé que 7 000 personnes étaient déjà décédées des suites directes de l'exposition aux radiations. Un chiffre qui n'est pas abusif, selon moi. Ainsi, j'ai rencontré certains membres d'une équipe de 1 500 ouvriers qui ont travaillé vingt mois sur le site de Tchernobyl jusqu'à la fin de 1987, Parmi eux, plus de 80, dont j'ai consulté la liste, sont aujourd'hui décédés, cela fait 5% de décès, et les survivants sont pour la plupart malades. Or, il faut se rappeler que pour la seule année 1986, 300 000 ouvriers et soldats ont travaillé à la décontamination du site de Tcher­nobyl.

LIBERATION — Que savez-vous des enfants, des adultes qui ont été évacués, et qui vivent encore dans des zones contaminées ?

A.B. — Il faut comprendre — et c'est une première historique d'une nouveauté totale — qu'on n'a ja­mais étudié une population sou­mise à des doses moyennes de ra­dioactivité — entre 20 et 100 rems — par des radiations externes et par ingestion de nourriture et d'eau, ou inhalation de particules, contami­nés. On n'a pas de modèle pour ces doses moyennes. On connaît mieux l'effet des doses fortes. Les personnes que nous avons rencon­trées nous ont énuméré toute une série de troubles très répandus, pour les enfants notamment, comme hyperplasie de la thyroïde, anémies et leucopénies (baisse des globules rouges et blancs), troubles de croissance, cataractes…

LIBERATION — Qu'est-ce qui vous a le plus surprise ?

A.B. — J'ai trouvé très bizarre l'ap­parition de douleurs profondes des maxillaires chez les enfants. Il ne s'agit pas d'un problème de dents, mais d'une douleur des os. Là en­core, je ne peux formuler qu'une hypothèse. Le plutonium, qui pré­sente une affinité pour les os, pourrait être inhalé ou ingéré et re­tenu par les muqueuses buccales ou nasales.

LIBERATION — Avez-vous consta­té des cancers, des leucémies par exemple ?

A.B. — Tout le monde nous a parlé de leucémies, mais c'est tellement grave… Sans statistiques, je ne veux pas en parler. Vous savez, la plainte de ces gens est hurlante.

LIBERATION — Comment ré­agissent les femmes enceintes ?

A.B. — Les femmes de Pripiat (la ville évacuée proche de Tcherno­byl) que j'ai rencontrées m'ont dit que toutes les femmes (de la zone « fermée » et de la zone où la cueillette est interdite) qui ont pu le faire ont avorté, car tous les mé­decins le leur ont conseillé. Ac­tuellement, les médecins conseillent d'avorter aux femmes de certains villages d'Ukraine et de Biélorussie, par exemple Poleskoie et Narovlia, où la radioactivité est de 140 curies/km2.

Propos recueillis par Dominique LEGLU


1) Pseudonyme choisi par le méde­cin.
2) La version exhaustive de l'évaluation du Dr Bénassy pour les médecins a été publiée dans le biheb­domadaire le Generaliste, du mardi 20 févner 1990, n 1148.
3) Cette même note est mentionnée par Alla Yarochinskaïa, journaliste et député de la ville de Jitomir (Ukraine), dans les Nouvelles de Mos­cou. n°42, 13-19 octobre 1989.
base_documentaire/articles-1990/etb-125.txt · Dernière modification: 2013/09/24 02:41 (modification externe)

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