base_documentaire:articles-1996:etb-080 [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

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Tchernobyl, la tragédie optimisée.

Yves Lenoir, Comité de Liaison Tchernobyl (mai-juin 1996)

Résumé

Yves Lenoir

A une époque marquée par le primat du principe de précaution et une demande sociale très forte de sécurité, le traitement des séquelles de l’accident de Tchernobyl apparaît de prime abord assez anachronique. Il ne diffère en effet guère, concernant les mesures concrètes, de celui réservé à la fin des années cinquante aux habitants de la région de Tchéliabinsk après l’explosion d’un dépôt de déchets radioactifs ou de celui enduré par les populations de pêcheurs de la région de Minamata, jusqu’à ce qu’elles réussissent, après de longues années de lutte politique et juridique, à faire cesser la cause de tous leurs maux.

Dix ans après Seveso, sept années après Three Mile Island et les décisions radicales prises dans les deux cas pour soustraire les habitants des environs aux risques d’exposition, le wait and see adopté à Tchernobyl est a priori d’autant moins compréhensible qu’il a reçu la caution de toutes les « autorités » en matière de radioprotection, et singulièrement des plus hautes : l’organisation Mondiale de la Santé (OMS) et la Commission Internationales de Protection contre les Radiations (CIPR).

La localisation du problème, à savoir l’ex-URSS, avec ses traditions brutales et sa culture du secret et du mensonge, ne saurait donc épuiser les tenants de la tragédie permanente imposée aux régions contaminées de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie.

Le « moteur » de tout l’enchaînement diabolique qui a transformé un accident en catastrophe, puis cette catastrophe en tragédie sans fin, réside dans le pacte conclu depuis la fin des années cinquante entre l’OMS et l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA). Cette alliance, reproduite « copies conformes » par les organismes homologues dans tous les pays industrialisés, réalise un monopole sans faille sur tout ce qui touche à l’expertise « autorisée » en matière de promotion de l’énergie nucléaire et de politique de radioprotection. La révérence « naturelle » des autres pouvoirs, y compris le « quatrième », envers ce bloc de béton n’a pas à être expliquée : elle est.

S’apitoyer sur les malheurs des victimes et leur porter assistance sans s’engager dans une dénonciation sans concession de la stratégie du lobby OMS-AIEA, a pour conséquence évidente d’habituer les victimes à la violence subie et de « garantir » la répétition éventuelle d’un même scénario, où que ce soit dans le monde.
L’instauration d’organismes de radioprotection indépendants de l’industrie atomique et du milieu des radio-thérapeutes représente le seul moyen de faire cesser le scandale. Tant que les media se refuseront à croiser le fer avec ces prestigieuses institutions, le complexe d’influence OMS-AIEA continuera de faire régner son ordre.

La tragédie optimisée

L'accident de Tchernobyl est souvent réduit à une catastrophe, certes terrible, spécifique, aux conséquences lourdes d'incertitudes, mais à une catastrophe.
En fait Tchernobyl est une tragédie, avec des acteurs en petit nombre qui, jour après jour, décident du sort de millions de personnes maintenues délibérément dans un statut précaire, fruit de l'addition de toutes les pénuries : pénurie de moyens, pénurie de droits, pénurie d'information et pénurie d'espoir. A long terme le seul refuge accessible se trouve dans la fuite hors du réel, dans le refus de la réalité des menaces, bref dans la soumission passive à la violence subie.
En perspective historique, cette tragédie n'est pas un événement singulier, inexplicable, sinon comme le résultat d'une conjonction d'erreurs humaines et de “faits de Dieu” : elle s'inscrit dans une stratégie de promotion forcenée de l'industrie nucléaire par les agences nucléaires nationales du monde entier et par deux agences majeures de l'ONU, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA). Car les actions entreprises par les gouvernements ne peuvent s'interpréter sans faire état de l'«expertise autorisée» qui les fonde. De ce point de vue, celui de cet essai, la tragédie de Tchernobyl procède d'un pur processus d'information, où l'interprétation des faits imposée par les responsables joue le rôle principal.

Le complexe d'influence OMS/AIEA.

Les textes fondateurs de ce complexe proprement orwellien ont été rédigés dans la deuxième moitié des années cinquante.
Pour mémoire on rappellera que l'AIEA a été instituée pour promouvoir les usages industriels de l'énergie atomique dans un cadre de non-prolifération. L'Agence n'a joué aucun rôle significatif concernant la prévention des accidents. Elle a notamment colporté les appréciations louangeuses d'origine soviétique sur la fiabilité et la sûreté des réacteurs RBMK (cf. B.A. Semenov, “Nuclear power in the Soviet-Union”, IAEA vol 25 n°2, 1982 ; la publication de ce document a coïncidé avec le premier accident grave survenu à Tchernobyl, suivi d'une forte contamination radioactive de la région de Polieskoié, à 40 km à l'ouest de la centrale).
Le préambule de la Constitution de l'OMS, une des neuf “institutions spécialisées” dont l'ONU s'est dotée à l'origine, définit la santé, non pas comme la seule absence de maladie mais comme “un état complet de bien-être physique, mental et social”. Ce faisant l'Organisation s'est arrogé le droit de décider, très au delà de l'absence de maladie ou d'infirmité, des conditions propres à l'épanouissement du bien- être. Parmi celles-là, le développement de l'industrie nucléaire fait l'objet d'une attention toute spéciale. L'OMS a en effet inclus dans ses missions officielles la promotion de l'énergie atomique, selon des modalités détaillées dans le menu au chapitre “Accord entre l'AIEA et l'OMS”, adopté le 28 mai 1959. Si l'on considère que cette mission s'inscrit dans les Fonctions de l'Organisation, selon l'article 2 de sa constitution (cf. annexe), alors les alinéas d), h), j), m), q), r) et s) de cet article représentent autant d'éléments pour aider à décripter les actions entreprises par l'“institution spécialisée” depuis l'accident du 26 avril 1986. Et ce d'autant plus que le texte de l'accord avec l'AIEA, tout à fait singulier au sens où il est l'unique accord de ce genre conclu avec une agence internationale à vocation industrielle, manifeste un parti pris a priori bienveillant envers les objectifs de la dite agence. Car il s'agit moins de contrôler, surtout pas !, que de coopérer, d'œuvrer “d'un commun accord”, de délibérer ensemble même, d'assurer une “représentation réciproque” des deux organismes lorsque c'est opportun, de prendre “des mesures destinées à faciliter, dans les cas appropriés, l'échange de membres de leur personnel, à titre temporaire ou permanent, afin d'utiliser au mieux leurs services”, etc.
La promotion simultanée de la santé publique et d'une activité industrielle à risque élevé pour la santé fait donc partie des objectifs statutaires de l'OMS, sans que personne s'en soit jamais ému, ni a fortiori qu'une telle aberration ait provoqué le moindre conflit apparent au sein de l'organisation. Il apparait même, le comble de cette logique, que les pères fondateurs de l'organisation ont eu très tôt le souci de préserver l'industrie nucléaire des craintes que l'opinion publique peut nourrir à son endroit. Donnant, comme il convient à sa mission générale, une justification médicale à cette préoccupation a priori incongrue, elle a commis en 1958 un rapport sur les “Questions de santé mentale que pose l'utilisation de l'énergie atomique à des fins pacifiques”, où elle concluait que “du point de vue de la santé mentale, la solution la plus satisfaisante pour l'avenir des utilisations pacifiques de l'énergie atomique serait de voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s'accommoder de l'ignorance et de l'incertitude”. Vaste programme…
Le bras technique de l'OMS pour les questions de “radioprotection” est la CIPR (Commission internationale de protection radiologique), qui coopte ses membres au sein des agences nucléaires nationales et des organismes publics de radioprotection, dont les membres dirigeants sont en général directement issus des-dites agences. Par ses membres les plus en vue la CIPR est intervenue à plusieurs reprise pour défendre, voire orienter, la gestion soviétique des séquelles de la catastrophe.
Enfin, il n'est pas inutile de préciser ici que l'OMS a veillé à étendre à ses experts non- fonctionnaires l'immunité statutaire dont jouissent les fonctionnaires des institutions spécialisées de l'ONU. Le bénéfice de cette “immunité de toute poursuite judiciaire concernant les actes accomplis par eux dans l'exercice de leurs fonctions officielles (y compris leurs paroles et écrits)” a été renforcé dans l'annexe spéciale précisant les privilèges octroyés aux experts de l'organisation, en ce sens que cette immunité les couvre au delà des missions qui leur ont été confiées et même lorsqu'ils ne sont plus chargés d'aucune mission. La nécessité d'une protection particulière d'un fonctionnaire international ou d'un expert mandaté par un organisme international se conçoit durant l'exercice de sa mission. En revanche, l'impossibilité de toute poursuite judiciaire ultérieure soustrait la bureaucratie de l'OMS à toute possibilité de contrôle a posteriori, le fondement du droit et de la démocratie. Ainsi, comme cela sera détaillé ci- après, les trois experts, messieurs Pellerin, Waight et Beninson, envoyés en mission en 1989 pour soutenir la politique de non-évacuation des zones contaminées par les retombées radioactives consécutives à l'accident de Tchernobyl, ne seront donc probablement jamais inquiétés bien qu'ils aient délibérément et puissamment contribué à la mise en danger de centaines de milliers de personnes.

La stratégie d'information.

Cette stratégie n'a fondamentalement pas varié dans ses objectifs depuis les instants qui ont suivi l'explosion du réacteur N° 4. La solidarité internationale a joué à plein en vue de préserver l'essentiel : le consensus nucléaire. Fausses nouvelles et polémiques ont été en grande partie orchestrées dans ce but, tablant, à juste titre, sur l'absence quasi absolue de capacité d'investigation et de compétence des media. Certes un examen de détail pourrait donner à penser que les choses ont changé, qu'une certaine glastnost s'est imposée depuis 1989. En fait on s'aperçoit que n'est officiellement confirmé que ce qui ne peut pas ne pas l'être, avec une mise en scène donnant à croire que rien d'essentiel n'est caché. De ce point de vue le rapport de l'IPSN (Institut de protection et de sûreté nucléaire) du CEA, “Tchernobyl, 10 ans après” apparaît comme un modèle du genre, en poursuivant avec habileté un triple objectif : continuer de minimiser le bilan de l'accident, banaliser la charge radioactive de l'environnement, poser les jalons d'une gestion de crise pacifiée en cas d'accident grave en France.
Minimiser la gravité de l'accident commence par cacher ce dernier, comme celui de 1982, comme l'explosion du stock de déchets à Kyshtym en 1957 (avec la complicité effective de la CIA à qui elle n'avait pas échappé). Mais cette fois le nuage radioactif est monté assez haut pour que les retombées dépassent les frontières de l'Union et force a été de reconnaître la réalité d'un accident grave. Cela “consenti”, le terrain était dégagé pour la mise en œuvre collective d'une campagne d'information contrôlée de A jusqu'à Z par les pouvoirs nucléaires et les agences de radioprotection des grands pays industrialisés.
Avant d'en rappeler quelques épisodes particulièrement significatifs, rappelons l'ordre chronologique de présentation des grands thèmes de la partition :

  • le mythe des 31 morts ;
  • la virulente dénonciation du “silence” des écologistes ;
  • le triomphe des hommes et la viabilité réaffirmée de l'industrie nucléaire ;
  • la bonne gestion de la protection des populations ;
  • dénonciation par de curieux universitaires de la “rumeur Tchernobyl”, un coup monté des écologistes et d'inavouables alliés pour couler l'une des bases du progrès en Occident ;
  • la radiophobie responsable de tous les maux ;
  • le faible développement de l'épidémiologie soviétique interdit toute comparaison entre l'avant et l'après Tchernobyl ;
  • les “faibles doses” n'ont pas d'effet mesurable sur la santé ;
  • mobilisation des énergies et de l'opinion publique autour de cas individuels (pilote d'hélicoptère, accueil de quelques centaines d'enfants plus ou moins — voire pas du tout — malades) ;
  • lorsque la cohorte de détriments incontestablement signés Tchernobyl prend une ampleur incontrôlable, alors deux nouveaux mythes sont forgés : le mythe de l'incompétence du pouvoir nucléaire de l'ex-URSS (→ responsable mais pas coupable), d'où un retard crucial dans la mesure des retombées et, donc, la délimitation des zones à évacuer ; le mythe du caractère inédit, donc imprévisible, des maux consécutifs à une intoxication radioactive chronique ;
  • pour l'heure, aucune maladie héréditaire imputable à l'accident n'a été détectée… ben, voyons !
  • enfin, leitmotiv technologique, il faut améliorer la sûreté des réacteurs à l'Est, fermer Tchernobyl et reconstruire le sarcophage, bref largement de quoi polariser les esprits et la rubrique Tchernobyl des media de façon récurrente.

Spectaculaire mais pas si grave que ça !

On peut résumer ainsi l'information autorisée sur Tchernobyl jusqu'au début de 1989.
Le premier mai 1986, une semaine après l'accident, la mission de l'AIEA brosse un tableau sélectif et rassurant de la situation : “… le réacteur est à l'arrêt… Les entreprises, les fermes collectives et les fermes et institutions d'Etat fonctionnent normalement… L'état de l'air au-dessus de la région de Kiev et de la ville de Kiev elle-même n'est pas préoccupant.”1)
Une semaine plus tard, de passage à Kiev, Y. Israël, président du Comité d'Etat pour l'Hydrométéorologie et la surveillance de l'environnement, affirme que les doses de radioactivité reçues sont inférieures à celle d'une radio des dents, sans préciser que ce type de radio est parmi les plus irradiantes et n'intéresse qu'une très petite fraction de l'organisme. Est-ce cette habile déclaration qui vaudra à Y. Israël de se voir confier la tâche de haute confiance de diriger la commission de liquidation, à laquelle sera octroyé le monopole sur toutes les informations concernant l'accident et ses séquelles ?
Le 9 mai 1986, de retour d'une mission à Tchernobyl, le président de l'AIEA, Hans Blix, déclare dans la même tonalité : “On ne peut démontrer de façon sûre qu'il y aura des effets négatifs mesurables sur la santé pour ce qui concerne une augmentation des taux de cancer. Par chance, la majeure partie de la population se trouvait à domicile au moment de l'explosion… et il n'a pas plu sur la région durant les heures critiques”2). C'est à peu près à cette date que l'incendie a été jugulé, ce qui autorisera deux jours plus tard l'académicien E. Velikhov, conseiller scientifique de M. Gorbatchov et chef de l'équipe de crise à Tchernobyl, à affirmer qu'“il n'y a plus de danger à Tchernobyl”, phrase rétrospectivement lourde de sens quant aux conditions de sécurité dans lesquelles devront intervenir ensuite les centaines de milliers de “liquidateurs”, civils et militaires, chargés de nettoyer le site et ses environs et construire le sarcophage.

À peine l'accident connu, la communauté radioprotectrice s'activa pour préserver cette présentation minimaliste des conséquences de l'accident, toute l'autorité de son expertise à l'appui. La France ne fit rien pour démentir son statut de “fille aînée de l'église nucléaire”. On en eut une preuve éclatante lorsque le 4 juin 1986 le quotidien Le Monde publia, pleine page de sa rubrique médecine, la relation de la démarche entreprise par le Dr Henri Jammet, ex-chef du département de radioprotection du CEA (Commissariat à l'énergie atomique), membre de la CIPR et président du Centre international de radiopathologie : juste après l'accident il se fit délivrer un ordre de mission officiel du gouvernement français dans le but “de guider les autorités européennes vers une politique d'information et de décision un peu plus cohérente…”. Pour ce qui concerne l'URSS, la population à risque se réduit, selon lui, aux “habitants des villages les plus proches de Tchernobyl (un millier de personnes)… qui… devront faire l'objet d'une surveillance médicale, sans que l'on puisse dire, dès à présent, avec certitude que l'irradiation ainsi subie aura des suites quelconques pour leur santé”. Précisant avec toute la restriction nécessaire son exposé il ajoute : “À plus grande distance de la centrale (à Kiev, par exemple, ou dans les villes et les villages d'Ukraine qui se trouvaient dans le sens du vent) un constat de contamination radioactive réelle a pu être fait. Ce degré de contamination, pas plus que ceux observés en Pologne et dans d'autres pays atteints par les retombées, n'entraîne aucune conséquence clinique et ne requiert donc aucune mesure particulière.”
Le caractère doctrinaire de l'exposé du grand radioprotecteur ne laisse place, ni à la nuance, ni à l'ambigüité. Rassurer le petit nombre décrété statistiquement sujet à un risque de détriment, ne prendre aucune mesure pour protéger les autres populations touchées par les retombées… deux ans après “1984”!
On pourrait multiplier à l'infini, ou presque, les exemples de déclarations de “responsables” (mais pas coupables…) allant strictement dans le même sens. Plus intéressant ici de noter que ce même 4 juin 1986 une dépêche de Reuter signalait un article de la Pravda faisant état de “points contaminés” en Biélorussie jusqu'aux environs de Gomel, à 150 km au nord de Tchernobyl, et de l'évacuation de 60 000 enfants de la “zone dangereuse”, qui s'ajoutaient aux 26 000 personnes évacuées vers le 15 mai de la zone de “haute radiation” située dans le sud de la Biélorussie. Le quotidien critiquait enfin les autorités locales pour n'avoir pas pris les mesures de protection qui s'imposaient. Comment tant d'informations essentielles ont-elles bien pu échapper à l'œil compétent du bon docteur ? Bien que le Journal de Genève daté du 5 juin 1986 ait intégralement présenté ces faits, aucun de nos brillants journalistes — garants de la liberté d'expression et censeurs patentés des puissants qui nous gouvernent — n'ayant eu l'idée d'aller questionner Henri Jammet sur l'incohérence manifeste entre sa relation et l'article du quotidien officiel du PCUS, nous ne le saurons sans doute jamais.

La cohérence retrouvée : l'épidémie de radiophobie.

Les contradictions pointées ci-dessus préfigurent l'intense polémique qui se développera à partir de la fin de l'hiver 1988-1989, après que l'accumulation de signes inquiétants, notamment pour ce qui touche à la santé des enfants, aura provoqué une brèche dans le rempart de mensonges et de secrets édifié par la nucléocratie soviétique et les bureaucraties de l'alliance OMS-AIEA. Pour l'heure elles ne concernent que les projections statistiques que les services soviétiques ont élaborées à partir des mesures des contaminations radioactives des différentes républiques affectées (Ukraine, Biélorussie et Russie) et de la connaissance des relations dose-effet essentiellement issue de l'étude des cohortes irradiées d'Hiroshima et Nagasaki et des “cobayes” exposés aux tests nucléaires. Le contexte politique en cours d'évolution explique que la “cohérence” prônée par H. Jammet et ses pairs n'ait pu être, ni vraiment établie, ni jamais totalement assurée : nous sommes au début du processus de Péréstroïka et de la mise en application de la Glasnost. Aussi ne faut-il pas s'étonner si les journaux, radios et responsables politiques périphériques commencent à émettre critiques et revendications non conformistes. La situation en Russie restera longtemps, quant à elle, identique à celle prévalant sous l'«ancien régime»: la nucléocratie moscovite, dont les services de radioprotection dirigés par l'éminent spécialiste Léonid Iline (vice-président de l'Académie de médecine de l'URSS et membre de la CIPR comme il se doit), réussit à maintenir jusqu'au début de 1990 un black-out quasi total sur l'étendue et l'intensité exceptionnelles des retombées dans l'oblast de Briansk et sur le maintien in situ des populations exposées.
Le contenu du rapport présenté par la délégation soviétique à la première conférence AIEA sur Tchernobyl à Vienne en août 1986 révèle cependant le trouble que l'ampleur prévisible des conséquences sanitaires de la catastrophe a introduit dans les esprits des nucléocrates de Moscou : aucun chiffre de dosimétrie individuelle, aucune donnée biologique, mais, quand même, par application mécanique de la relation dose-effet à la dose collective calculée, la prédiction de 40 000 victimes par cancers mortels dans les trente ans à venir. Tollé en coulisse, remontrances acerbes. Si bien que, dûment chapitrés, les experts soviétiques présenteront lors de la deuxième conférence AIEA de Vienne, un mois plus tard en septembre 1986, des chiffres alignés sur les estimations avancées par la coalition de leurs collègues occidentaux, quelques milliers de cancers fatals tout au plus…3)

L'épidémie de radiophobie est la conséquence logique du mythe de la bonne gestion de la crise par les autorités soviétiques. L'excellence de cette gestion est portée à la connaissance de tous dans l'annexe 7, “Medical-biological problems”, du rapport présenté à la conférence AIEA d'août 1986. On y apprend ainsi “qu'immédiatement après le début de l'accident, la population de Pripyat' reçut la recommandation de réduire au maximum les séjours à l'extérieur et de garder les fenêtres fermées. Le 26 avril, toutes les activités de plein-air des crèches, jardins d'enfants et écoles furent annulées et, en plus, un traitement prophylactic à l'iode y fut administré.

”… les niveaux de dose ont pu être évalués entre 1,5 et 5 rad pour l'irradiation gamma…
“la charge en iode radioactif de la thyroïde correspondait à une dose inférieure à 30 rad.”


On y apprend également que les doses moyennes reçues en 1986 par les populations des régions de Gomel et de Kiev sont respectivement de 1,39 et 0,74 rem en milieu rural et de 0,74 et 0,4 en ville.
Persuader d'emblée du caractère anodin des expositions aux radiations, tant dans les territoires évacués, grâce aux mesures immédiatement mises en œuvre, que dans les autres constitue une sorte de cadre stratégique dans lequel s'organise l'information. Exemple éclairant : fin avril 1988, pour le second anniversaire de la catastrophe, l'AJNE (Association des journalistes pour la nature et l'environnement) obtint qu'une quinzaine de ses membres, auxquels je m'étais joint, effectuassent une visite de Tchernobyl et de ses environs. On nous amena au village de Nebrat, à quelques 70 km au sud de Tchernobyl, où se trouvaient regroupés dans un lotissement modèle aux maisons pimpantes agrémentées de vastes jardins les habitants du village de Zaliéssié sis en zone désormais interdite à 20 km au sud-ouest de la centrale. La responsable du dispensaire nous expliqua que l'évacuation s'était déroulée conformément à un plan préétabli de longue date dans l'hypothèse d'une attaque nucléaire de la centrale, après que toutes les mesures prophylactiques requises aient été prises. Les visiteurs purent ensuite rencontrer des gens respirant la santé, heureux de leur nouvelle situation malgré une certaine nostalgie pour la terre abandonnée (d'abord celle où sont enterrés leurs parents et proches). À Zaliéssié où nous pûmes ensuite nous rendre nous constatâmes qu'un couple âgé avait réintégré son ancienne isba et ne semblait pas en mauvaise forme, et pour cause : mon radiamètre indiquait un “bruit de fond” de rayonnement gamma de l'ordre de 250 mrem/an, soit à peine trois fois celui de Paris ! Lorsqu'au début 1989 les premières cartes des retombées de Tchernobyl furent publiées, le cas Nébrat-Zaliéssié apparut pour ce qu'il était, un remake dans le style glasnost des mises en scène du paradis stalinien des années 30 à 50, en fait une vitrine en trompe l'œil, les habitants de la partie la moins contaminée de la zone interdite (que les critères appliqués par ailleurs n'imposaient absolument pas d'évacuer) transplantés dans un des territoires les moins touchés de l'Ukraine et présentant l'avantage “informatif” supplémentaire d'être deux fois plus proche de Tchernobyl que Kiev ou Gomel. La maîtrise des détails, tant pour l'informateur, que pour l'informé, voilà la règle d'or que nos journalistes semblent oublier dès lors qu'ils traitent d'une question requérant un minimum de travail sur des dossiers techniques.
Le 27 avril 1988, de retour à Moscou, nous avions obtenu un échange de vues avec le directeur scientifique de la Pravda, Vladimir Goubariev. Il arriva en retard et paraissait préoccupé. Et pour cause, l'académicien Valéry Legassov, chef de l'équipe scientifique dépêchée à Tchernobyl 14 heures après l'explosion, s'était donné la mort la veille, deux ans jour pour jour depuis l'accident, en laissant derrière lui un document inachevé, sorte de testament critique sur l'ensemble de la politique nucléaire soviétique, qui sera publié quelques semaines plus tard. Il ne nous en souffla pas un mot, pas plus qu'Angelina Gouskova, chef radiobiologiste de l'Hôpital n°6, au sein de l'Institut de recherche nucléaire Kourtchatov de Moscou, où avaient été soignés tous les grands irradiés de Tchernobyl (dont 28 décédèrent peu de temps après leur prise en charge) durant la conférence qu'elle nous donna le lendemain matin autour de deux survivants en pas trop mauvais état apparent. Ca aurait fait désordre et suscité des questions gênantes.

Le diagnostic de radiophobie était déjà bien posé début 1988 et on peut interprêter le conditionnement de l'équipe des journalistes français comme un élément d'appréciation des bruits qui commençaient à se répandre à propos des conséquences médicales de la catastrophe.

Avant d'examiner la méthode employée par les responsables soviétiques et l'AIEA pour psychiatriser les problèmes de santé qui se sont progressivement fait jour au sein des populations contaminées et irradiées, il n'est pas inutile de rappeler par quel genre de coups fourrés soigneusement exécutés la contre-expertise écologiste et anti-nucléaire, tout à fait capable de perturber le scénario officiel grâce à des compétences acquises au long d'une quinzaine d'années de contestation, a été en grande partie disqualifiée. Tout d'abord, et c'est seulement ainsi qu'on peut le comprendre, le coup d'intox des 2 000 morts immédiats annoncés par les “experts” de la CIA : le chiffre est grotesque ; n'importe qui le moins du monde informé sur la maladie aigüe des rayons sait en effet que la mort ne survient qu'au bout de quelques semaines. Il a donc été dénoncé comme un réflexe de type “guerre froide” exploitant la situation à des “fins inavouables”. Les imprécateurs ont même pu se payer le luxe de tourner en ridicule l'incompétence évidente des services américains. Le but poursuivi (en tous cas, c'est ainsi que le canular a “fonctionné”) était plutôt de discréditer par avance, comme manœuvre grossièrement anti-soviétique, toute mise en cause des futures données officielles sur les conséquences humaines de la catastrophe. Le succès a été merveilleux : aucun “accrédité”, ni aucun spécialiste “reconnu” n'a demandé publiquement comment le plus vaste chantier du monde de l'après guerre, la décontamination du site de la centrale et la construction du sarcophage, avait pu être mené à bien, malgré un environnement incroyablement agressif (les circuits électroniques des robots employés au début tombaient en panne détruits par les radiations… et des hommes prenaient la relève, pratiquement sans aucune protection), sans qu'on ait eu à déplorer la moindre victime et mettre ainsi en doute le dogme des 31 morts en tout et pour tout.
On se souvient aussi peut-être du “silence” orchestré des écologistes. Les nucléocrates avaient antenne ouverte jour et nuit ; on ne voyait qu'eux et on n'entendait que leurs avis. Excédées quelques belles âmes se rebiffèrent, les professionnelles d'entre les causes vertueuses :
le 9 mai 1986 Kouchner, Glücksmann, Montand, Milliez et Cie se fendent d'un communiqué largement diffusé par les media condamnant “la capitulation des écologistes devant le secret et l'arbitraire du Kremlin”. Pourtant, quatre jours auparavant, le lundi 5 mai, dans le délai le plus bref qui se puisse imaginer depuis l'annonce officielle de l'accident, compte tenu du pont du 1er mai, 70 journalistes s'entassaient dans le local parisien de Greenpeace, rue de la Bûcherie, où, outre Greenpeace, l'association écologiste Les Amis de la Terre et le GSIEN (Groupement de scientifiques pour l'information sur l'énergie nucléaire) donnaient une conférence de presse visant essentiellement à resituer les informations disponibles sur la filière RBMK, la nature des risques et l'évolution probable de la situation. Séquelle du coulage du Rainbow-Warrior dix mois plus tôt? Toujours est-il que le seul écho à cette démarche se borna à une brève d'à peine trente seconde sur A2 au journal de treize heure ! Au fait, ils avaient été bien silencieux les Kouchner, Glücksmann, Montand, Milliez et Cie après le coulage du RW; on a les indignations sélectives du côté des intellos et ex-gauchistes familiers de la cour ! Charles Hernu, toujours bien informé, reprendra l'argument, avant de tenter une reconversion au cinéma.
Le 20 mai 1986, refus d'ensemble de la presse française de publier un article de fond intitulé “Après Tchernobyl : petites manœuvres et vrais enseignements”, signé du président des Amis de la Terre, de la présidente du GSIEN (membre du Conseil supérieur de sûreté nucléaire), d'un dirigeant de Greenpeace et d'un économiste de Groupe Energie Développement.
Le 6 juin 1986, en réaction à l'article du Dr Jammet publié deux jours plus tôt dans Le Monde, je propose au journal une réaction sous le titre “Un monde terrifiant et normalisé”; il sera également refusé. Combien d'initiatives analogues ont-elles avorté ? Leur nombre n'a pas été comptabilisé ; en revanche celui des publications est connu : zéro en dehors de la presse écologiste et anti-nucléaire.
L'Université prêta également son concours et ses éditions à la cause des nucléocrates malmenés, sans que cela émeuve beaucoup la “pensée visible”. Denis Duclos, sociologue au CNRS, jugea opportun de publier fin 1986 un article dans Les Annales des Mines (la revue du Corps des Mines), où il “reconstruisait” la précédente crise nucléaire, celle consécutive à la fusion partielle du cœur du réacteur nucléaire de la centrale de Three Mile Island fin mars 1979, en termes de montage médiatique et de manipulation de l'opinion4). Le pas que Duclos suggérait implicitement de franchir, le fut effectivement par E. Parker (expert internationnal, ex-CEA) et Y. Lecerf (ethnométhodologiste) en 1987 dans un long pamphlet paranoïde, L'affaire Tchernobyl - la guerre des rumeurs, avec le label prestigieux et l'aura de sérieux des Presses universitaires de France. Ils y “démontraient” que Tchernobyl n'était qu'une rumeur orchestrée par le lobby écolo-pacifiste international en vue de détruire l'une des bases de la puissance et du progrès en Occident, l'industrie nucléaire. La promotion de l'ouvrage fut assurée et financée par le CEA, l'Administrateur général Jean Teillac, cacique du Corps de Mines, se fendant d'insérer une carte de visite en recommandant la lecture dans chacun des exemplaires offerts gracieusement à tout ce que notre pays compte comme faiseurs d'opinion. Qu'un aussi mauvais bouquin ait alors bénéficié de très nombreuses présentations, en général très élogieuses (celle de L'Express notamment), démontre que l'esprit critique de la presse est inversement proportionnel à l'ampleur des stratégies d'influence déployées pour la circonvenir5). Cette presse du “pays des droits de l'homme” n'aurait pas pu mieux contribuer à rendre plus difficile l'inéluctable nécessité de présenter la réalité des conséquences humaines de l'accident.

La sollicitude des responsables de la protection civile soviétique à l'égard de la santé mentale des populations n'a pas été payée de retour. Tout à fait dans l'esprit du rapport OMS de 1958, cité plus haut, le rapport publié dans le bulletin de l'AIEA d'avril 1987, également déjà cité, révèle en effet que la mise en œuvre des mesures de protection était subordonnée au souci des autorités d'éviter d'infliger un trop grand traumatisme psychologique aux populations concernées. Lorsque le dilemme se pose ainsi, le souci de réduire les risques pour le futur pèse infiniment moins que le désir de reculer l'échéance d'une décision difficile :

“Les différentes mesures pour protéger la population n'ont pas toutes la même importance, et cela s'applique également à l'effet psychologique défavorable qu'elles peuvent provoquer ; de ce point de vue, l'évacuation de la population est l'action la plus complexe que l'on puisse avoir à prendre. “Il s'en suit que la sélection des niveaux de danger impliquant l'introduction de telle ou telle mesure de protection ne doit pas être seulement basée sur des considérations quant au risque biologique d'une exposition aux radiations, mais aussi sur l'effet psychologique négatif et la nocivité pour la santé publique qui pourraient résulter de la mise en œuvre d'une mesure donnée.”


Le rapport se poursuit par un compte rendu idyllique de l'état de santé des populations affectées par Tchernobyl, “confirmant (!!!) l'absence de déviations de ces groupes comparés au groupe de contrôle (indemne de toute exposition aux radiations)”. Tout irait pour le mieux si les gens se satisfaisaient de la situation. Mais les auteurs doivent mentionner que les gens vivant sur des territoires contaminés ne vont pas bien, qu'ils se sentent faibles, qu'ils éprouvent des inquiétudes pour la santé de leurs enfants. Et il conclut : “Cette tension et cet état de stress chronique sont la cause du syndrome de radiophobie affectant une partie de la population ; dans la situation actuelle de radiation elles peuvent même faire peser une menace sur la santé plus grande que l'exposition aux radiations elle-même.”
L'ordre des priorités est donc officiellement défini : en cas de trouble, privilégier l'interprétation radiophobique. Elle est d'autant plus crédible que la protection des populations a été assurée de façon exemplaire, parole d'expert, et que la centrale a recommencé à fournir du courant à la fin de 1986, preuve convaincante que là où c'était le pire, l'homme a su rétablir des conditions normales, ou presque.
Symptomatique de cette façon de se représenter les problèmes, au colloque organisé au siège de l'UNESCO à Paris les 7-8 décembre 1987 sur le thème “La maîtrise des risques technologiques”, la seule communication consacrée aux séquelles civiles de la catastrophe en relativisait l'importance par rapport au risque tabagique (un leitmotiv de toujours des milieux de la radioprotection, attaquer le tabac et non les radiations… voir la récente campagne anti-tabac de l'OMS, par comparaison avec sa politique de défense farouche du nucléaire et du maintien des populations dans les régions contaminées par les radiations) :

“Qui sait que, pour l'ensemble de la population soviétique, le «nuage» de Tchernobyl aura, au pire, des conséquences sanitaires équivalentes à ce que donnerait une cigarette donnée en prime pour dix paquets achetés ?”

On peut, à la lumière d'une telle déclaration, affirmer que Tchernobyl n'affectera pas la santé des populations, ce qui nous ramène aux affirmations initiales du Dr Jammet. C'est si vrai que dans sa livraison de juillet 1988, un article de la revue Préventique consacré aux “leçons médicales de Tchernobyl” ne développe vraiment que les protocoles de traitement des grands irradiés, que l'on ne trouve que parmi le personnel de la centrale accidentée, et la description des systèmes d'intervention à prévoir pour faire face à ce genre de situation.
Trois mois plus tard, à Vienne, les débats de la conférence de l'AIEA sur Tchernobyl tourneront quasi exclusivement et fort logiquement autour de la question de la radiophobie, source de toutes les pathologies développées par les populations évacuées ou maintenues dans les zones contaminées. Diafoirus en costumes trois pièces.

1989-1990, le temps des remises en cause

La routine s'est installée à Tchernobyl. Les blocs 1, 2 et 3 produisent à plein régime. Les arroseuses poursuivent leur ballet, incessant depuis l'accident. Les travailleurs se prêtent machinalement au rituel des contrôles de contamination.
Mais ailleurs, parfois très loin lorsqu'il s'agit de “liquidateurs” rentrés dans leurs foyers ou dans leurs cantonnements, les maux induits par l'exposition prolongée aux radiations et par l'ingestion ou l'inhalation continues de particules radioactives accablent de plus en plus d'hommes, de femmes et, surtout, d'enfants.
Les dirigeants aimeraient bien que ces séquelles humaines restassent cachées. Ils ont depuis longtemps pris des dispositions dans ce sens:

  • d'abord l'interdiction faite aux militaires ayant effectué les tâches les plus dangereuses durant le moi de mai 1986 d'en parler à quiconque, même à leur famille;
  • sans doute dans le but d'améliorer les statistiques sur les conséquences de l'accident, seuls les séjours à Tchernobyl ayant eu lieu après le 13 juin 1986 ont été mentionnés sur les livrets militaires;
  • l'instauration d'une Commission de liquidation ayant le monopole sur toutes les informations concernant les séquelles de l'accident;
  • comme si cela de suffisait pas, le 27 juin 1987 le ministère de la Santé de l'URSS adresse aux médecins civils une consignes imposant “le secret sur les traitements entrepris et les résultats dosimétriques au moment de la liquidation de la tragédie”;
  • puis le 8 juillet 1987 c'est au tour de la Commission médicale militaire d'interdire aux médecins militaires “de mentionner l'affectation aux travaux de liquidation des conséquences de l'accident et la dose totale d'irradiation si celle-ci n'atteint pas le stade de la maladie des rayons” (plus de 200 rads).

Passant outre, des victimes ou des proches de victimes témoignent publiquement ; des associations sont fondées pour informer mais aussi pour établir des chaînes de solidarité ; des articles rapportant des faits bizarres, des accumulations de pathologies anormales ou inconnues paraissent dans les presses biélorusse et ukrainienne, à un moindre degré moscovite, excepté le cas exemplaire des Nouvelles de Moscou. Bref, la thèse officielle des 31 morts est battue en brèche. Les récits sur les événements tels qu'ils se sont réellement déroulés à Pripyat et dans la zone interdite avant l'évacuation sont publiés en URSS et à l'étranger. Des chiffres sur la contamination des aliments et des sols commencent à être rendus publics. Bien entendu il ne s'agit, mises à part les cartes des zones contaminées, que d'informations très parcellaires, souvent contestées par les experts officiels, accrochés à la doctrine radiophobique et donc prompts à tout dénoncer comme fantasmes et à inventer des causes autres que nucléaires aux exemples de maladie rapportés. On se souvient à ce sujet du rôle que les nitrates auraient joué dans l'explosion de malformations hallucinantes survenue à partir de 1987 sur le cheptel porcin et bovin du raïon de Naroditchi près de Jitomir, à 150 km au sud-ouest de Tchernobyl (révélée par un article6) de Vladimir Kolinko dans Sovietskaïa Bielorussia en février 1989 et repris par les Nouvelles de Moscou).

La réalité des dommages humains, confirmée par les registres de suivi médical des populations tenus dans les dispensaires des zones contaminées non évacuées, et les travaux des scientifiques biélorusses et ukrainiens sur les atteintes biologiques dues aux radioéléments ingérés et aux irradiations chroniques conduisirent à une demande quasi générale d'évacuation des populations. Où l'on voit que la connaissance des risques rend l'évacuation, non seulement tolérable mais même souhaitée, et certainement pas en soi mentalement pathogène. Les responsables moscovites, Youri Izraël et Leonid Iline7), fixèrent alors le seuil de radioactivité tchernobylesque d'évacuation à 35 rem/70 ans. Cette norme fut immédiatement contestée pour deux raisons majeures:

  • la première tient en ce que le modèle utilisé pour calculer les doses n'a pas été explicité8);
  • la seconde, en ce que cette norme enfreint (remet en cause) celle recommandée par la CIPR dès lors qu'il s'agit du public, soit 0,1 rem/an en moyenne au maximum sur une vie9).

La controverse tourna à la polémique politique quand les partis indépendantistes biélorusses et ukrainiens firent alliance avec les associations anti-nucléaires et d'entraide. Les autorités durent en partie céder et c'est ainsi que 18 000 personnes supplémentaires seront évacuées entre juillet et octobre 1989 (par quelque côté qu'on appréhende cette décision tardive, elle condamne ceux qui l'ont prise, pour ne pas l'avoir fait dès le printemps 1986). Les revendications prenant un tour incontrôlable, toute la politique passée de sélection des populations étant sur la sellette, le gouvernement soviétique demanda à l'OMS de l'aider à imposer sa norme.
L'organisation envoya un groupe de trois experts du plus haut niveau, D. Beninson, président de la CIPR, P. Pellerin, chef du SCPRI (Service central de protection contre les rayonnements ionisants, rattaché au ministère français de la Santé) et P. Waight, directeur du groupe de radioprotection du secrétariat de l'OMS. Le groupe visita les régions contaminées d'Ukraine, Biélorussie et Russie en juin 1989, prit part à de nombreuses délibérations avec les autorités médico-sociales ainsi qu'à des réunions publiques et participa à une session de la Commission nationale de radioprotection d'URSS consacrée au principe des 35 rem cumulés sur l'existence. Le rapport qu'ils ont rédigé a été largement repris dans la presse. Les éléments marquant en sont soulignés dans un article, Perspectives pour le futur, publié dans l'édition du 11/7/1989 de Sovietskaïa Bielorussia, en ces termes : “Ils ont convenu que cette valeur (35 rem) était conservative et affirmé que le risque pour la santé sera infime par rapport aux autres risques encourus par l'homme dans le cours d'une vie. (…) Dans l'hypothèse où on leur aurait demandé de fixer la limite de dose cumulée durant la vie, les experts se seraient prononcés en faveur d'une limite de deux à trois fois 35 rem”. Cette déclaration stupéfiante est assortie de clauses de styles sur les mesures à prendre pour réduire la radioactivité des aliments tout en affirmant d'une façon un tant soit peu contradictoire que “les normes alimentaires soviétiques correspondent aux niveaux admis dans le Marché Commun pour le libre commerce des produits alimentaires”. Enfin ils concluent que “l'expérience acquise par les scientifiques soviétiques lors de la liquidation de cette catastrophe les place au premier rang dans la gestion des situations post-catastrophes, et ils possèdent une capacité unique à aider d'autres pays dans l'élaboration de plans de prévention des accidents”. Bigre !
Forts de ce soutien, en septembre 1989, tout ce que l'establishment soviétique comptait de radio- protecteurs, soit 92 éminents experts, signèrent un rapport destiné à Mikhaïl Gorbatchov, où ils confirmaient le caractère suffisant et conservatif de la norme des 35 rem/vie et attiraient son attention sur les implications de l'application d'une norme dérivée de la dose maximale annuelle publiée dans les recommandations de la CIPR (soit 7 ou 10 rem/vie, ce que revendiquaient les scientifiques indépendants biélorusses et ukrainiens) : l'évacuation de plus d'un million de personnes supplémentaires10).

Il se trouve que l'auteur de ces lignes (sous le pseudonyme d'A. Sieber), un médecin (A. Benassy) et un agronome (P. Lécuyer) effectuèrent fin 1989 et début 1990 trois missions d'investigation indépendantes à Kiev, Tchernobyl et dans les régions les plus contaminées de Biélorussie et de Russie, qui avaient quelques mois plus tôt reçu la visite des experts de l'OMS. Nous avons eu accès aux dossiers statistiques des dispensaires de Vietko, près de Gomel, et de Novozybkov à l'ouest de l'oblast de Briansk et reçu plusieurs documents très significatifs sur l'état de santé de cohortes d'enfants des régions les plus contaminées de l'Ukraine. A. Benassy put examiner plusieurs enfants et eut de longs entretiens avec des médecins en charge des séquelles humaines de Tchernobyl. Certes ces informations sont partielles mais aucune ne confirme le moins du monde le caractère officiellement bénin associé aux 35 rem sur une vie et le satisfecit octroyé par les trois radioprotecteurs internationaux aux autorités soviétiques pour leur gestion de la situation. Les comptes rendus de ces missions ont été publiés dans des journeaux spécialisés (Le Généraliste, Agriculture Magazine) et grand-public (VSD, Ca m'intéresse).

Je ne vais pas m'attarder ici sur les détails de l'évolution de l'état de santé des habitants des zones contaminées depuis l'accident, donnés par les registres que nous avons pu consulter. En substance : l'immunité des gens semble diminuer au fur et à mesure que le temps passe (un de nos interlocuteurs médecin a parlé “d'un sida des radiations”), d'où un accroissement continu des maladies infectieuses, notamment des pneumopathies, angines et infections ORL ; la proportion d'enfants présentant des problèmes thyroïdiens inquiétants est énorme, souvent plus de 50%, avec toutes les conséquences immédiates que cela a sur leur croissance et leurs facultés physiques et intellectuelles, en attendant les cancers11 ; les leucémies et les lymphosarcomes marquent une augmentation très significative ; la formule sanguine est altérée et dans certains groupes la charge du sang en radioéléments est telle que l'on peut les détecter directement par autoradiographie ; l'absorption de strontium 90 est fortement soupçonnée comme à l'origine de troubles osseux, douleurs chez tous, déformations chez les enfants (le cas d'un humérus en arc de cercle a été examiné, sur lequel le spécialiste moscovite consulté avait peu de temps avant posé un diagnostic de “radiophobie”) ; à tous ces maux il faut ajouter des cataractes précoces dont la fréquence était inconnue avant l'accident et, chez les liquidateurs, de nombreuses affections cardio-vasculaires à l'évidence radio-induites (artérites, infarctus), sans parler des cas graves atteints de pathologies complexes et multiples hautement invalidantes et souvent mortelles à l'échéance de quelques mois à quelques années. Nous avons eu également connaissance d'une étude d'initiative et réalisation locales''Une telle étude est relativement exceptionnelle. En effet, la pénurie de matériel et de moyens financiers maintient le système médical dans une dépendance quasi absolue de Moscou pour les examens biologiques complexes, tels les dosimétries biologiques. Les prélèvements sont donc effectués sur place mais les résultats ne sont pas communiqués. La pénurie de moyens, dont on peut se demander si elle n'est pas délibérément entretenue, vient donc ici renforcer l'efficacité des mesures de secret décidées dès le lendemain de l'accident par les responsables soviétiques et concourt ainsi à la pénurie d'information, base de la doctrine définie en 1958 par l'OMS (cf. plus haut page 2).)) sur 200 femmes de Vietko montrant un triplement des aberrations et altérations chromosomiques par rapport à une population équivalente vivant dans une région polluée depuis des lustres par la chimie mais indemne de Tchernobyl, à laquelle l'affirmation martelée récemment, “aucune maladie héréditaire imputable à Tchernobyl n'a été mise en évidence”, fait un écho troublant (indépendamment de ses contenu et formulation complètement ascientifiques) ; il est vrai que tous les médecins ont conseillé aux femmes évacuées et à celles résidant dans les zones de cueillette interdite d'avorter et que toutes celles qui l'ont pu l'ont fait, ce qui réduit d'autant les manifestations de ces maladies héréditaires chez les nouveaux-nés!
La plupart de ces informations concernent des populations “dans la limite des 35 rem” selon la définition officielle.
Par ailleurs un membre de l'Académie des Sciences d'Ukraine ayant exercé une responsabilité scientifique dans la construction du sarcophage nous a montré un bordereau d'origine donnant la liste de 80 liquidateurs décédés durant et depuis leur séjour à Tchernobyl, qui appartenaient à une équipe de 1 500 personnes11). Un heureux hasard nous a permis de préciser la dose de radioéléments ingurgitée en un seul petit-déjeûner : Amély Bénassy nous avait quitté le matin-même, avec exactement le même cursus alimentaire jusque là, pour aller à Tchernobyl où… elle commença la visite par une anthropogammamétrie qui donna 50 nanocurie.
Ainsi Philippe et moi avions consommé 80 nanocurie (soit environ 3 000 becquerel) d'émetteurs gamma (certainement un cocktail de Cs 137 et 134) en un seul repas, et sans doute une dose de strontium 90, indétectable avec ce genre d'appareil, en prime. Sachant que le maximum toléré par la réglementation soviétique est de 370 becquerel/kg, on voit ce à quoi sert le pilier du modèle Iline de calcul des 35 rem/vie – à savoir une alimentation propre pour les régions sales – abuser les gogos et fournir un alibi à ces messieurs OMS/AIEA.
Mais Dimitri connait ses arguments. Pour lui la situation n'est pas préoccupante : “D'ailleurs votre professeur Pellerin a dit qu'en France il y avait des régions où les gens prennent plus de 2 rem/an, sans dommage pour leur santé. La contestation des scientifiques en Ukraine et en Biélorussie n'est pas fondée ; ils exploitent Tchernobyl à des fins politiques”. Nous objectons point par point et il met un terme au débat avec un argument qui nous ramène presque trente ans en arrière quand l'OMS forgeait sa doctrine de radioprotection : “Si les gens ne savaient pas, leur organisme s'adapterait”.

La veille, à Gomel, un de ces physiciens contestataires nous racontait qu'il avait eu un accrochage avec l'un des trois experts de la mission OMS, D. Beninson, lors d'une conférence à propos de la règle 35 rem/vie. Attaqué sur sa démarche – recommander un seuil deux à trois fois plus élevé – ce dernier avait rétorqué : “Vous n'avez pas d'argent, donc pas de possibilité d'évacuation, donc pas de problèmes.”
Le Dr Beninson a exprimé en cette occasion, et d'une façon particulièrement imagée, un des fondements de l'édifice intellectuel de la “radioprotection”. Nous y reviendrons en conclusion pour expliciter la portée cruciale de ce point, le passage cité en note 8 et quelques autres éléments inédits à l'appui.

Fin 89, début 90, la représentation des séquelles de Tchernobyl a donc été considérablement modifiée. En réponse au spectacle des séquelles humaines et de la condition précaire des zones contaminées et non évacuées, des chaînes de solidarité se sont établies. Par exemple, nos missions avaient aussi pour but d'évaluer la situation pour Médecins du Monde qui projetait d'installer un bureau à Kiev. L'opposition politique indépendantiste en Ukraine et en Biélorussie a, à cette époque, facilité la diffusion des informations, notamment celles concernant le jeu de l'OMS et de l'AIEA, cette “mafia nucléaire” selon les termes employés par Y. Chtcherbak durant un meeting à Kiev en avril 89. Ces opposants faisaient une incessante pression pour que l'on ferme la centrale, ce à quoi le gouvernement ukrainien d'alors s'était engagé pour 1991… On sait qu'une fois l'indépendance acquise la fermeture de la centrale n'a cessé d'être reportée, le financement de l'opération faisant officiellement défaut, sans que Y. Chtcherbak et ses amis ne s'en offusquent avec la vigueur dont ils avaient su faire preuve dans l'opposition.
Bien entendu les agences nucléaires occidentales ne pouvaient se désintéresser du terrain humanitaire. Le CEA installa donc un bureau permanent à Kiev et suscita en France au moins une association “indépendante” d'aide et d'accueil des enfants affectés par la catastrophe, ou supposés tels. Et en effet on vit des dizaines d'enfants en parfaite santé venir, sous les feux de la rampe, faire des séjours de vacances aux frais des donateurs français, avec publicité des comptes rendus des examens médicaux offerts gracieusement par les services de santé du CEA ou des instituts spécialisés officiels.
Ce mouvement d'assistance a canalisé les énergies disponibles : c'est compliqué d'organiser l'accueil de centaines d'enfants pour un mois en été ou la collecte et le transport de médicaments et de matériel médical. Un effet pervers de l'investissement émotif dans cette direction a été et reste de justifier la non- évacuation des zones sales. Un autre effet pervers, plus pernicieux encore, est de faire croire à l'opinion qu'on récupère de la radioactivité comme d'une fatigue, avec un séjour de vacance “au vert”, durant lequel on rechargerait ses batteries pour l'année. La réalité d'un effet cumulatif des doses de radiation s'estompe et, avec elle, l'idée de l'insupportable violence faite à des centaines de milliers de personnes pour le présent et le reste de leur existence ainsi qu'aux générations futures. Où l'on constate amèrement que les experts en communication de la mouvance OMS/AIEA ont réussi à divertir l'opinion publique de la remise en cause de toute la politique appliquée depuis mai 1986 et de son aboutissement “logique”, la norme des 35 rem/vie. Passée l'année 1990, la fin de l'URSS, l'accès au pouvoir des “récupérateurs” de la cause tchernobylesque et la reprise en main de la police par les nouveaux pouvoirs nationalistes, la dynamique contestaire s'étiole et perd le ressort nécessaire pour maintenir le débat au niveau des décisions stratégiques.

Les "surprises" du dixième anniversaire

“La seule conséquence apparente jusqu'à présent de la contamination [des populations par les iodes radioactifs] est l'augmentation des cancers de la thyroïde de l'enfant. Bien qu'en 1992 beaucoup d'experts aient été sceptiques, maintenant tout le monde l'admet.”
L'exégèse de ces mots placés en exergue d'une étude du Dr M. Bertin (président du Comité de radioprotection d'EDF) fournit déjà deux des leitmotive de tous les rapports officiels publiés à l'occasion de dixième anniversaire de l'accident de Tchernobyl:
Les affections non-cancéreuses, infiniment plus nombreuses, et leurs conséquences sur le développement des enfants ne comptent pas ! on continue donc d'appliquer rigoureusement la stratégie de minimisation (car hors les cancers tout n'est que radiophobie) ;
les “experts” étaient sceptiques, donc ces cancers représentent essentiellement une surprise, d'où l'on déduit que les observations faites sur le terrain par les médecins ordinaires, dont “beaucoup” avaient rendu compte publiquement dès 1989 comme présageant de nombreux cancers, ne sauraient être prises en considération dans le pénible historique des séquelles de Tchernobyl ; l'histoire de cet accident reste le monopole des radioprotecteurs et, aujourd'hui chacun doit admettre que ce qui était connu en 1989 constitue une nouveauté surprenante 7 ans plus tard. Ainsi personne n'est coupable d'avoir caché la réalité, retardé les dépistages et les soins, maintenu les populations dans un environnement dangereux : tout le monde est surpris, parce que les “experts” disent qu'il faut l'être !

Se penchant ensuite sur les causes de ces cancers et des insuffisances de leur dépistage, le Dr Bertin relève que “les retombées ont été très différentes de ce qui avait été prévu en 1986-1987”, et il ajoute : “ce n'est qu'en 1990-1991 qu'une cartographie complète de la contamination par le césium en ex-URSS a été publiée”.
Tout est désormais clair : on (en tous cas, les experts occidentaux) est resté dans le brouillard jusqu'en 1990. Il est donc inévitable que l'on n'ait pas pu mieux prévoir les séquelles humaines de l'accident, ni prendre les meilleurs dispositions pour y faire face et, ainsi, en atténuer la portée. Bref, c'est la faute à la pénurie de données significatives.
Avant de réfuter cette façon de présenter les choses, j'aimerais que le lecteur se reporte aux déclarations des experts juste après la catastrophe : elles sont toutes péremptoires. Comment un expert compétent peut-il être péremptoire s'il lui manque des informations et si les réponses à ses questions laissent des points importants dans l'ombre ? Car, si nos bons experts OMS/AIEA n'ont eu connaissance des cartes des retombées qu'en 1990-1991 (notez le flou sur la date), sur quelle base assoyaient-ils leur pronostic lénifiant?
Cela-dit, n'aurait-il pris ses renseignements que dans la presse soviétique, l'éminent responsable du Comité de radioprotection d'EDF aurait eu pleine connaissance des cartes de contamination (au moins au delà de 5 Ci/km2 en Cs 137), celle de la Biélorussie le 9 février 1989 dans Sovietskaïa Bielorussia et celles concernant tout le territoire soviétique jointes en illustration à un grand article de fond de Y. Izraël, président de la Commission de liquidation, dans la livraison du 20 mars 1989 de la Pravda. Mais on peut pousser beaucoup plus loin la réfutation. En effet, tout le monde sait que la doctrine nucléaire militaire nucléaire soviétique était une doctrine d'emploi des armes ; qu'à cet effet des protocoles d'engagement des troupes dans les zones contaminées avaient été définis (dose totale maximum de 100 rad) ; que les moyens techniques d'évaluation de ces retombées étaient prêts et opérationnels depuis longtemps, avec des équipes expérimentées pour les mettre en œuvre. Donner à croire que la distribution et l'intensité des retombées de Tchernobyl ont provoqué une surprise ne résiste pas à une minute de réflexion. Le choix des termes utilisés par le Dr Bertin trahit d'ailleurs l'argument a posteriori : les retombées n'avaient pas à être prévues mais mesurées! Donc, même sans preuve formelle de l'existence de cartes des retombées établies dans les jours qui ont suivi l'extinction de l'incendie du réacteur (le 10 mai 1986), l'hypothèse que la découverte de l'ampleur du problème n'a été cernée qu'en 1990-1991 est indéfendable (d'ailleurs, quiconque a visité Tchernobyl au printemps 1988 a pu voir des hélicoptères lourds sillonner les alentours de Tchernobyl pour suivre l'évolution des dépôts radioactifs, ce qui prouve le caractère routinier et systématique de l'opération). Il se trouve que cette preuve d'un établissement précoce des cartes des retombées, je l'ai en ma possession, sous forme de deux cartes des contaminations bèta et gamma de l'oblast de Briansk, en Russie, établies par des moyens aéroportés entre le 15 mai et le 1er juin 1986 et que l'on m'a autorisé à photographier dans un institut moscovite début mai 1990 (voir Annexes ci-après). Les chiffres sont énormes (jusqu'à 300 Ci/km2, du fait de la présence de nombreux radioéléments de courtes périodes) malgré l'éloignement de la centrale (plus de 200 km).
Le préambule de V. Kolinko (cf. note 5) s'en trouve singulièrement éclairé : dès mai 1986 “ils” savaient tout, pouvaient tout prévoir et ont décidé, hors la définition et l'évacuation de la “zone interdite”, de ne rien faire, sinon cacher et mentir, avec l'assentiment (ou l'aveuglement complaisant) et l'appui militant de tous les radioprotecteurs du monde.

Le dixième anniversaire de l'explosion du réacteur n° 4 de la centrale Lénine de Tchernobyl a été abondamment “couvert” par la presse et les media. Certes on a parlé des “surprises” et on les a présentées comme telles. La nonchalance des journalistes n'a d'égale que leur capacité d'amnésie : au lieu d'entreprendre une relecture critique complète des données et déclarations publiées depuis l'accident, ils ont consacré l'essentiel de la surface éditoriale disponible pour se remémorer le grand frisson, réexposer pour la nième fois la chronologie, seconde par seconde, de l'enchaînement technique de la double explosion, nucléaire et chimique, qui a pulvérisé le cœur du réacteur. Les chiffres archi-connus des évacuations, des effectifs des liquidateurs ont été republiés à l'identique, comme la rediffusion d'un film de Louis de Funès sur une chaîne de télévision. Etc…
Les nouveautés préparées pour l'occasion ont un parfum de “déjà vu” qui aurait, l'expérience aidant, dû susciter questions gênantes et remarques acerbes. Au lieu de cela, on a eu droit à un incroyable rabâchage autour du thème:
“Aujourd'hui, il n'a été détecté aucune maladie héréditaire chez les enfants nés depuis la catastrophe”.
Quelle bonne “surprise”, d'autant meilleure qu'aucun généticien n'a jugé utile ou déontologiquement nécessaire de relever l'ineptie du propos:

  • Les maladies héréditaires peuvent se révéler plus tard durant la vie;
  • Les mutations récessives n'apparaîtront que sur la descendance, et il est évident qu'aucune étude aussi exhaustive soit-elle ne permettrait de conclure aussi catégoriquement;
  • Les mutations sont pour l'essentiel “cachées” car en majeure partie les gênes sont inactifs ; mais inactifs aujourd'hui ne veut pas dire inactif pour toujours ; c'est la capacité d'évolution de l'espèce qui est ici touchée sans qu'on puisse rien en dire, ce qui ne signifie pas qu'il n'y a aucun effet de type maladie héréditaire potentielle;
  • Enfin, des mutations radio-induites peuvent affecter le patrimoine des enfants nés après l'accident puisqu'ils vivent pour la plupart dans un environnement radioactif et que leur alimentation n'est pas indemne de pollution radioactive.

On est en droit de s'interroger sur le caractère “orchestré” des informations diffusées durant la période du dixième anniversaire. On y trouve une “cohérence” qui ne doit guère déplaire au bon Dr Jammet. La piste d'un remake des campagnes de conditionnement menées, avec succès, par le CEA depuis la catastrophe mérite d'être explorée. Et de fait, c'est du dossier de presse de l'IPSN (Institut de protection et de sûreté nucléaire du CEA), “Tchernobyl 10 ans après”, diffusé gratuitement urbi et orbi par la Mission Communication de l'institut, que proviennent tous les éléments mécaniquement régurgités par les media. L'IPSN est présent en ex-URSS par des missions permanentes et temporaires. Il collabore très étroitement avec ses homologues russe, ukrainien et biélorusse, la main dans la main avec les autres agences et organismes de radioprotection. On doit donc considérer le dossier comme un document très pensé, reflétant très minutieusement la stratégie d'information de la maison. Qu'y trouvons-nous de particulièrement significatif sur le plan de la représentation des problèmes sur laquelle il serait souhaitable qu'un consensus implicite et de facto s'établisse?
Tout d'abord on cherche à polariser l'attention sur le cadre technique et le rappel de l'historique de l'accident et des mesures prises pour y faire face : ce rappel de faits archi-connus s'étant déroulés durant un temps très bref, plus la situation technique actuelle du site de la centrale, occupe 40% du document et la moitié du nombre des chapitres signifiants.
La partie consacrée aux conséquences sur la santé des groupes humains affectés par les radiations et les contaminations dans l'ex-URSS ne pèse que 12% du document. Elle se conclut par la phrase (soulignée dans le texte) reproduite en gras ci-dessus…
Voilà pour éclairer l'origine du conformisme des media sur la question : la transmission de la culture était l'affaire des moines-copistes, celle de la doctrine technocratique relève du journalisme de masse.
Le détail du document vaut quelques observations:

  • concernant la radiophobie, on prend la précaution d'annoncer une rémanence exceptionnelle de l'épidémie (souligné dans le texte): “L'expérience antérieure sur les catastrophes non-radiologiques montre que le stress et son cortège de maladies décroissent avec le temps, il n'en sera pas nécessairement de même à Tchernobyl…”, histoire d'orienter par avance vers le bon diagnostic;
  • mensonge sur les leucémies : les excès significatifs répertoriés sur le terrain dès 1990 ont disparu comme par miracle, sans doute noyés dans une statistique globale : “aucune augmentation significative de l'incidence des leucémies”;
  • les illustrations jointes et les tableaux de chiffres associés satisfont les exigences de base de la radioprotection institutionnelle : minimiser l'image des conséquences de l'accident, banaliser la charge radioactive d'origine artificielle, préparer la gestion pacifiée d'une éventuelle crise nucléaire ici. Quelques exemples à la clef:
  1. sur la première exigence : on note les omissions de la contamination des eaux mesurées en 1986 et des radioéléments, autres que le Césium 137, contribuant à la contamination des sols (sauf pour l'Iode131 en Biélorussie en mai 1986 car les cancers de la thyroïde sont là dont il faut bien indiquer la cause), des niveaux d'irradiation des personnes travaillant à Tchernobyl avant 1990, des trajectoires du “nuage” de Tchernobyl au delà du méridien de Budapest vers l'ouest (plus fort que la doctrine Pellerin qui le voyait s'arrêter aux frontières de l'Hexagone) ; on note également que la contamination du lait12) de trois districts radiologiquement équivalents à celui de Novozybkov (Gordeiev, Klimovo et Klintsy) dans l'oblast de Briansk serait inférieure au maximum légal depuis 1989, ce qu'infirme totalement l'expérience directe que nous en avons eue;
  2. sur la seconde, le lait n'est contaminé en Ukraine que lorsqu'il dépasse la limite légale de dose, il en est de même pour les sols, seulement au dessus de 1 Ci/km2 (voire 15 Ci/km2 sur certaines cartes) de Cs137 ; alors qu'il y a quelques années la dose annuelle de radiations reçue en moyenne en France était estimée à 150 mrem par personne, elle serait aujourd'hui de 400 mrem, d'où l'on “devrait” sans doute déduire que la limite théorique exceptionnelle de dépassement de 500 mrem/an en cas d'accident est très protectrice;
  3. la dernière remarque à propos du point précédant concerne aussi la troisième exigence; lorsqu'on rapproche cette valeur, 400 mrem, de celle de la dose reçue par les personnes retournées vivre dans la “zone interdite” autour de Tchernobyl (p.34 du dossier), soit 100 mrem/an (!!!), alors vraiment il n'y aura pas de quoi paniquer si un accident grave survient en France : on reçoit quatre fois moins de radiations en vivant dans une région très contaminée en Ukraine que dans une région “propre” bien de chez-nous.

L'optimisation : le ressort dialectique de la "radioprotection"

En rédigeant ce court essai, autour d'une intervention pour le Club UNESCO d'Angers à l'occasion du dixième anniversaire de l'accident, ont ressurgi de vieux souvenirs de l'époque, d'avril 1974 à juillet 1975, où j'ai pris part aux travaux du Groupe interministériel d'évaluation des options techniques pour la gestion des déchets radioactifs13). J'ai compris enfin que certaines choses que j'avais alors entendues, et qui sont rapportées dans les comptes rendus des séances du groupe, n'étaient pas des anecdotes grotesques mais l'expression de la culture dominante dans les milieux de la “radioprotection”.
Les interventions auxquelles je fais allusion avaient pour auteur des personnages considérables : le docteur Delpla, président du Comité de radioprotection d'EDF (à qui ont succédé le fameux cancérologue mondain, le Pr Tubiana – qui a contribué à la rédaction du rapport de l'OMS de 1958 sur les Questions de santé mentale… cité supra –, et le Dr M. Bertin), le Dr Henri Jammet, chef du département de radioprotection du CEA et le Pr P. Pellerin, chef du SCPRI. Elles ont eu lieu lors des deuxième et troisième séances, très logiquement, puisqu'il s'agissait de préciser pour les fonctionnaires et industriels présents les contraintes que les solutions envisagées devaient satisfaire. Les trois compères se concertèrent avec quelques manières pour décider de l'ordre des exposés. Leur choix s'avéra judicieusement efficace.
En premier lieu le Dr Delpla discuta des courbes doses-détriments (mesurés comme réduction de la durée moyenne de la vie) ; il commença par réfuter l'hypothèse d'une courbe continuement croissante à partir de l'origine des abscisses (absence de seuil) puis il critiqua l'hypothèse qu'en dessous du seuil où la dose entraînait une réduction de l'espérance de vie il ne se passait rien. S'appuyant alors sur une expérience menée sur des rats il “démontra” avec des accents de triomphe dans la voix qu'en dessous du seuil d'apparition des détriments les radiations s'avéraient bénéfiques (avec un maximum de l'allongement de l'existence de ses rats irradiés obtenu avec une dose de 2,5 rem/semaine) et, qu'en conséquence, grâce au développement de l'énergie nucléaire (le programme Messmer venait d'être présenté au pays) on pouvait envisager une amélioration de la santé publique, bref ce qui est bon pour EDF est bon pour la France!
H. Jammet prit le relai en précisant d'emblée qu'il n'était pas d'accord avec le modèle du Dr Delpla puis il entrepris de donner un cours de base d'optimisation économique. Comment déterminer la limite de dose admissible, sinon en évaluant la valeur pour laquelle le coût marginal des détriments est égal à celui de la sûreté des installations. Très fier du service ainsi rendu aux décideurs a priori perplexes, il traça au feutre la fameuse courbe d'optimisation du risque, courbe convexe présentant un seul minimum, le couple optimal dose-détriment, en-deçà duquel le détriment coûte plus que la protection et au-delà duquel c'est l'inverse. Hippocrate aurait-il approuvé la démarche?
Enfin le bouillant professeur Pellerin entra en scène et fit une intervention passionnée en faveur d'un développement intensif de l'énergie nucléaire, rétablissant au passage l'ordre des priorités d'une bonne politique de santé publique, le tabac étant bien entendu à considérer comme l'ennemi n° 1, et conclut en mettant en garde l'assemblée sur le risque à prendre des mesures de sûretés trop strictes : entretenir l'idée fausse répandue dans le public que l'énergie nucléaire est dangereuse et aviver les craintes qu'elle suscite.

Tout bien pesé ces conceptions, à la limite anti-médicales, sont tout-à-fait en accord avec la fameuse clause “as low as practicable” accompagnant les recommandations de limites de doses de la CIPR. En effet ces limites sont bien présentées comme des gardes-fous pour la conception des installations et leur mode opératoire et, dans la mesure où c'est économiquement possible, practicable, on doit faire en sorte que les doses engagées soient plus basses. Que les normes aient été sans cesse rabaissées depuis les années trente (à l'époque elles concernaient les radiologues et l'industrie du radium) ne saurait signifier une prévention a priori contre l'irradiation des populations analogues à celle que la médecine réglementaire nourrit contre les maladies contagieuses: il ne s'agit pas d'éradiquer mais d'optimiser, des limites strictes, définies comme un compromis entre le techniquement faisable et le coût humain acceptable, imposant automatiquement aux installations une qualité et une fiabilité de bon aloi.
C'est dans les crises que l'esprit des textes et de leurs auteurs se révèle sur le fond. Le texte adopté au congrès CIPR de Côme en septembre 1987 (cf. note 8) explicite dans la plus pure tradition casuistique ce qui pouvait rester de contraignant par défaut dans les recommandations antérieures. Notamment le passage, “une exposition près des limites de dose ne serait acceptable que si une réduction de la dose ne peut être raisonnablement effectuée et si la pratrique s'en trouve justifiée”, généralise la justification fournie par la mission OMS de juin 1989 (cf. supra) à l'appui de son soutien inconditionnel à la norme des 35 rem/vie:

“Au cours des discussions, il est clairement apparu que les populations et les scientifiques qui n'étaient pas des experts en radioprotection ne comprenaient pas les principes dont il était question. Il existe par exemple des différences entre les limites de doses pour les populations entrant dans le cadre d'opérations normalement planifiées ou projetées, qui sont confondues par erreur avec celles établies juste après l'accident, alors que l'intervention était nécessaire. Il est nécessaire de fixer des limites de doses différentes pour ces deux situations distinctes. (…) Il est nécessaire de veiller de toute urgence à créer des programmes de formation afin d'éliminer cette source d'incompréhension.”

14)
Toutes proportions gardées, cette position est très proche de celle du monde agricole et vétérinaire anglais qui a laissé proliférer l'ESB dans les troupeaux de bovidés, comme on accumule des matières radioactives au sein des installations nucléaires. Tant que les barrières tiennent, rares sont ceux qui osent contester de si puissants lobbies. La différence, qui éclaire la différence d'influence entre le lobby agro-alimentaire et celui des radioprotecteurs atomiques, c'est qu'il a suffi de quelques cas atypiques de MCJ chez des individus jeunes pour déclencher un processus socio-politique visant à supprimer le risque, alors que les milliers de morts et dizaines de milliers de malades de Tchernobyl laissent indifférents et inactifs l'ensemble des responsables et, par voie de conséquence, l'opinion publique.

Car s'il est évident que la situation créée par l'accident rendait impossible dans l'immédiat le respect des normes, de même que quoi qu'on y fasse les personnes contaminées par le prion de l'ESB ne peuvent plus être préservées de la MCJ, rien ne justifiait, sinon une dévotion fanatique à l'énergie atomique, que le lobby des radiothérapeutes poussât les responsables politiques à limiter par une réglementation particulière, qui quoi qu'on dise fera jurisprudence, les mesures à prendre pour protéger au maximum les populations. Dans cette affaire la sainte alliance OMS/AIEA a interdit tout débat contradictoire équilibré et rendu inconcevable une approche juridique des conflits. Qu'aucun “visible scientist” ou autre “penseur à tout faire” ait jamais dénoncé le potentiel de nuisance d'une telle association de pouvoirs, qui devraient s'opposer et non coopérer consensuellement, révèle alors l'incroyable aveuglement de l'ensemble des élites “indépendantes” sur la pratique technocratique et sur l'absence totale de contrôle politique et social des grandes organisations de l'ONU.

Cette impunité et ce statut intouchable ne résultent pas du hasard ; ils ont été construits par des gens qui avaient une stratégie et qui ont consacré beaucoup d'efforts pour la mettre en œuvre. Le destin brisé de toute une génération d'enfants ukrainiens, russes et biélorusses, qui ne savent pas ce qu'est le plaisir de jouer sans arrière pensée dans un bois ou dans un pré et qui doivent vivre avec l'appréhension que leur inspire la proximité de ceux que Tchernobyl a rendu malades ou fait mourir, aurait dû motiver un immense effort d'investigation et de dénonciation de la part des responsables du quatrième pouvoir, des media. Seule une corruption généralisée des valeurs qui les agissent peut expliquer leur apathie, surtout en France.

ANNEXES

  1. Tchernobyl : cartes inédites des contaminations gamma et bêta à la fin du printemsp 1986.
  2. Kyshtym (1957-1982) : un modèle pour l’évolution de la contamination.

Les figures jointes concernent l’évolution de la radioactivité résultant de l’explosion d’un stock de déchets à Kyshtym (Oural) en 1957.

Elles sont intéressantes en ce qu’elles constituent un « modèle » de l’évolution des taches de contamination provoquées par le nuage de Tchernobyl. Les cartes publiées en 1989 sont donc aujourd’hui caduques, d’autant plus que des pratiques agricoles insensées ont perduré dans les zones radioactives.

L’interprétation des courbes montre l’influence des modes de transport des radioéléments:

  • diffusion aérienne pour les composés du strontium 90 (non solubles);
  • ruissellement pour ceux des césium 137 et 134 (solubles).

C’est pourquoi les pollutions diffusent de façon concentriques autour du dépôt initial quant il s’agit du strontium 90, alors que la diffusion du césium est orientée par une translation selon les lignes de plus grande pente.

Par ailleurs, il faut tenir compte de l’atténuation naturelle de la radioactivité (période de l’ordre de 30 ans pour les radioéléments dispersés), qui se surajoute à celle provoquée par l’extension des surfaces contaminées.

nfin, on repère des contaminations très élevées augmentant vers la périphérie de la zone, témoins d’autres relâchements de radioactivité dans l’environnement. La région de Tchéliabinsk, proche de sites de tirs atomiques, a donc souffert, plus que toute autre avant Tchernobyl, des activités atomiques en URSS.

Note sur les unités : 10 nanocurie/kg correspondent à environ 22 000 Bq/m2.

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1) Aucune de ces informations n'est fondamentalement mensongère : la première est un truisme à destination des imbéciles qui croient qu'un réacteur explosé peut encore fonctionner; la seconde prouve que la politique de minimisation de l'accident était déjà en vigueur ; la troisième enfin rappelle implicitement la valeur particulièrement élevée du seuil de radioactivité au delà duquel les services de “radioprotection” soviétiques avaient prévu de protéger les populations (Ce niveau, dénoté A dans le bulletin AIEA d'avril 1987, “Radiological consequences of the Chernobyl accident in the Soviet Union and measures taken to mitigate [!!]their impact”, est caractérisé par une irradiation externe gamma de 25 rad et une dose à la thyroïde de 25-30 rad ; rappelons que le maximum annuel pour un travailleur abilité à travailler sous radiation était de 5 rad efficaces à l'époque, y compris l'effet des contaminations internes !). Cet exemple montre comment procède la nucléocratie pour intoxiquer l'opinion publique.
2) Que la majeure partie de la population se soit trouvée à domicile au moment de l'explosion n'est en aucune façon une information requérant la confirmation d'un expert international : il était 1h24mn du matin ! On notera que H.B. n'apporte aucune précision sur l'état de protection des populations “durant les heures critiques”, à savoir quand le nuage est passé (pire, sa manière de rapporter introduit la confusion dans les esprits entre moment de l'explosion et instants critiques pour la population) ; sur la question de la pluie son rapport est totalement mensonger : le temps était à l'orage et l'ionisation de l'air dans les panaches radioactifs qui ont balayé les territoires ukrainien, biélorusse et russe entre le 26 avril et le 9 mai a concentré le potentiel orageux sur ces panaches, provoquant les terribles retombées en “taches de léopard” dont les cartes seront enfin publiées dans la presse soviétique à partir de janvier 1989. Cette intense activité orageuse et la physique du processus ne pouvaient échapper, ni à l'attention, ni à la sagacité du Dr Blix. Ce deuxième exemple confirme le caractère systématique de la stratégie d'information définie par les responsables dans les jours qui ont suivi la catastrophe.
3) La dynamique de minimisation atteignit son apogée en 1987-1988, notamment marquée par une révision en baisse d'un facteur supérieur à 10 de la dose engagée et par l'annonce par les responsables de l'AIEA que le repeuplement de la zone interdite pourrait bientôt commencer.
4) Je dispose des minutes obtenues grâce au Freedom Information Act de tous les échanges entre les autorités politiques (exceptée la présidence), les responsables de la NRC à Bethesda et l’équipe de spécialistes envoyés sur place pour prendre le contrôle des opérations de sauvetage. Visiblement Duclos, en bon scientifique nucléophile à la française, n’a pas lu ces documents.
5) Quel contraste avec l'ostracisme quasi absolu dont sont victimes les travaux des scientifiques indépendants du GSIEN, qui ont consacré une dizaine de numéros de leur revue La Gazette Nucléaire à une information précise et référencée sur l'accident et ses séquelles, ainsi que le livre des physiciens R. et B. Belbéoch, Tchernobyl, une catastrophe, Ed Allia, Paris 1993, la meilleure somme disponible en langue française sur la question !
6) Cet article inaugure la mise en cause publique de la thèse officielle. Le journaliste n'hésite pas à dénoncer le caractère systématique et organisé des mensonges, dès le préambule : “Fin avril 1986, les «états-majors» des commissions qui venaient d'être déployées fourmillaient de monde. (…) On voyait encore un halo rouge et de la fumée au-dessus du réacteur détruit (…), mais les spécialistes menaient déjà des discussions interminables et tentaient d'évaluer la situation. Dans ce remue- ménage j'ai entendu bien des choses qui n'étaient pas destinées à mes oreilles de journaliste. Ensuite l'information fut de plus en plus minutieusement passée au crible. J'ai pourtant retenu beaucoup de choses dont certaines ne me sont devenues claires que ces derniers temps. Par exemple l'exactitude de certaines évaluations faites au début.”
7) La remise en cause de l'influence des radiations sur la santé est pertinemment résumée par la remarque de V. Kolinko dans l'article déjà cité de février 89 : Léonid Iline a plusieurs fois déclaré après l'accident que les doses relativement petites d'irradiations sont absolument anodines. Mais avant l'accident on a vu paraître sous sa rédaction un ouvrage où l'on peut lire : «Même les doses relativement petites d'irradiation perturbent le fonctionnement des réflexes conditionnés, modifient l'activité bioélectrique de l'écorce cérébrale et provoquent des altérations biochimiques et métaboliques au niveau moléculaire et cellulaire».
8) La pratique montre que les évacuations, hors celles de la zone interdite autour de Tchernobyl qui a une définition quasi géométrique (un cercle de 30 km de rayon), n'ont été effectuées que dans des zones contaminées, pas toutes, au delà de 40 Ci/km2 en Cs137. Les données quant au cocktail de radioéléments à vie courte ayant accompagné cette retombée conduisent à un “bruit de fond” gamma de 30 rem environ pour la première année et de 120 rem à 50 ans. Il faut y ajouter la radioactivité de l'air lors du passage du nuage, de 3 à 10 rem, et toutes les contaminations internes par inhalation et ingestion (à ce propos les scientifiques rencontrés nous ont affirmé que le modèle d'Iline ne prend pas en compte le strontium 90 ni aucun émetteur β dans le calcul de la dose engagé, alors que le strontium est considéré comme 200 fois plus radiotoxique que le césium…). Or tous les témoignages recueillis auprès des gens eux même concordent sur un point essentiel : aucune mesure particulière de protection ne fut prise pendant plusieurs semaines, sinon parfois plusieurs mois ; à Prypiat même, contrairement au roman officiel, il est établi que les activités des habitants ne furent modifiées que sur un point : la centrale devenait un but de promenade parce qu'en feu!, et l'évacuation semble n'avoir été achevée que le lundi matin et non pas le samedi après-midi selon la version officielle. Nous illustrerons ci-après comment la politique censée assurer la distribution d'aliments “propres” dans les zones “sales” et réciproquement est appliquée. Tout bien considérée la relation entre 35 rems à 70 ans et 40 Ci/km2 de Cs137 participe de la stratégie de minimisation de l'image des conséquences de l'accident et non pas, bien sûr, de la minimisation des conséquences elles-même.
9) Le texte qui accompagne cette recommandation ne souffre, dans l'esprit, aucune ambiguïté : ”…il sera prudent de suivre les recommandations actuelles sur la limitation des doses. (…) Il en est ainsi car l'exigence demandée de garder toutes les doses «aussi faibles qu'il est raisonnablement possible» (optimisation) devrait dans la plupart des situations maintenir les doses très en dessous des limites de dose. La Commission souhaite attirer à nouveau l'attention sur ses conceptions, exprimées dans la Publication 26 [celle de 1977, NDA], qu'une exposition près des limites de dose ne serait acceptable que si une réduction de la dose ne peut être raisonnablement effectuée et si la pratique s'est trouvée justifiée. Les limites ne sont pas proposées dans un but de conception des installations mais elles indiquent plutôt la frontière des niveaux de risque qui doivent être considérées comme inacceptables“. (Congrès CIPR de Côme, septembre 1987). On verra en conclusion qu'une lecture à la lettre de ce texte post-Tchernobyl ouvre un horizon sans limite pour la normalisation de la vie des gens et permet d'interprêter en ce sens le jeu de l'OMS à partir de 1989.
10) cf. Gazette Nucléaire Tchernobyl : 5 ans après (juin 1991) et Tchernobyl, une catastrophe de R. et B. Belbéoch, Allia 1993.
11) Le nombre total des liquidateurs est compris entre 600 et 800 000 (aucun chiffre précis n'a jamais été publié, on comprend pourquoi), dont une bonne moitié a effectué son séjour durant la période critique, c'est à dire jusqu'à la fin de la construction du sarcophage. Le rapprochement de ces chiffres donne une idée de l'ordre de grandeur des victimes à court terme parmi cette population, la dizaine de milliers, ce qui rejoint certains bruits impossibles à recouper.) ayant travaillé sur le site jusqu'à la fin 1987 (période de la remise en route du dernier réacteur valide, le n° 3 jouxtant le n°4 accidenté) ; la plupart des survivants étaient malades, début 90. Voilà qui sonne plus réaliste que le mythe des 31 morts. Outre ces études sur les dossiers présentés par des médecins en charge localement des habitants des zones contaminées et les examens directs d'enfants malades et de quelques “liquidateurs” hospitalisés, les hasards de nos périgrinations nous ont amenés à vivre quelques expériences très instructives quant au crédit à accorder aux rapports officiels. Des témoignages directs nous ont aussi donné un aperçu de l'état d'esprit des populations exposées et du ton des échanges qu'elles ont pu avoir avec les experts de l'OMS et autres agences nucléo-radioprotectrices occidentales. Car il ne faut pas perdre de vue que les lieux où nous nous sommes rendus avaient reçu la visite de ces messieurs quelques mois auparavant et le souvenir de leur passage était encore très présent chez ceux de nos interlocuteurs qui les avaient rencontrés. Anecdote révélatrice, une surveillante de l'école primaire de Vietko à qui nous demandions de photographier une classe commença par se rebiffer en nous jetant à la figure : “Vous, les Français, on vous connaît !…”. Le surlendemain matin, à Novozybkov, les cuisinières de la cantine municipale où on nous avait conviés à nous restaurer, Philippe Lécuyer et moi, en attendant l'heure de la réunion de travail avec les autorités de ce chef-lieu de raïon, nous prirent à parti en nous demandant si nous venions comme le Pr Pellerin et ces autres messieurs de l'OMS et de l'AIEA pour conseiller aux autorités de ne pas évacuer. Nous venions à peine de terminer un très copieux “petit-déjeûner” campagnard comprenant un grand verre de babeurre, de la charcuterie, une soupe de lait, une côtelette de porc avec des légumes et des champignons et du jus de fruit visiblement du cru. Comme nous leur expliquions le but de notre visite, glaner un maximum d'informations sur la situation réelle des “zones autour de 40 Ci/km2”, elles vidèrent tout ce qu'elles avaient sur le cœur.
Pour nous mettre en condition elles commencèrent par détailler l'origine des ingrédients du repas que nous venions de prendre : “Le lait, il est sale ; les légumes viennent de tel coin, qui est sale également ; le jus de fruit il est d'ici ; la viande on ne sait pas d'où elle provient mais ça nous étonnerait qu'elle soit propre…”. Puis elles poursuivirent en décrivant l'inquiétant état de fatigue de leurs enfants, incapables de se concentrer à l'école, toujours malades. Certaines pleuraient, de rage et d'impuissance. L'une d'elle conclut avant de retourner à ses fourneaux : “Nous sommes des cobayes que viennent de temps en temps visiter ces messieurs de l'AIEA et de l'OMS. Vous êtes les premiers indépendants à passer ici. Dites que c'est invivable, que nous voulons être, nous aussi, évacués et que nos enfants soient correctement soignés”.
En ce point, à l'époque, officiels ou journalistes auraient instantanément diagnostiqué les symptômes d'une épidémie locale de radiophobie : pas de cancers, pas de monstres chez les nouveaux-nés, une paranoïa “alimentaire” et des enfants gagnés par la phobie des adultes ! Et il est vrai que, mis à part l'intense bruit de fond radioactif des lieux, une quinzaine de fois celui de Paris, nous ne disposions d'aucun élément tangible, les indications sur la toxicité des aliments étant a priori démenties par la procédure faisant bénéficier les régions contaminées d'une nourriture produite dans des régions propres.
La réunion de travail allait donner tout leur sens aux paroles des femmes et à l'efficacité réelle des mesures de protection officiellement mises en œuvre. Le médecin-chef de l'hôpital nous décrit, dossiers ouverts, une situation épidémiologique analogue à celle de Vietko, mais avec dix fois plus de maladies thyroïdiennes aigües, puis il explique qu'à son avis “l'évacuation est souhaitable à partir de 15 Ci/km2” avec l'hypothèse “que l'alimentation est propre, surtout le lait et la viande”. Nous saisissons l'occasion pour presser de questions le maire, l'adjoint à l'agriculture et son collègue de la santé. Le second, sans doute parce qu'il est amené à partager souvent ses repas avec les paysans commença à manifester une certaine inquiétude et se tourna vers le “radioprotecteur” local, en fait l'adjoint de l'institut d'étude radiologique de Léningrad, Dimitri Konstantinovitch Popov, dépêché sur place en 1987, pour le prier de nous passer tous à l'anthropogammamètre et de comparer les résultats. Ainsi l'endroit méritait ce coûteux matériel!
Quelques minutes plus tard l'appareil tranche entre l'hypothèse du médecin-chef et les accusations des cuisinières : Philippe et moi accusons respectivement une charge gamma de 124 et 148 nanocurie (“ils sont propres” s'exclament à l'unisson tous nos hôtes), la différence devant provenir du verre de babeurre que Philippe n'a pas bu et que j'ai rajouté au mien. Le responsable de la santé atteint 300 nanocurie mais est battu à plate couture par son collègue de l'agriculture : 700 nanocurie((En première approximation l'irradiation interne correspondant à une contamination interne permanente de 1 nanocurie, soit 37 becquerel, est de l'ordre de 1 mrem/an.
12) La correction, évidente, de l'échelle des ordonnées des graphiques étant supposée effectuée, par remplacement de Bq par kBq.
13) Le rapport du Groupe de travail, rédigé et accepté en décembre 1975, avait été présenté en février 1974 comme destiné à être publié. Le représentant de la Direction d’EDF, Monsieur Teste du Bailler s’y opposa et obtint satisfaction, l’unanimité étant devenue requise. C’est ce même Teste du Bailler qui, excédé par l’attitude peu concilainte d’élus de la région de Nogent-sur-Seine opposés à l’implantation d’une centrale nucléaire dans la région leur lança à la figure lors d’un débat concommittant avec l’enquête d'utilité public : «On vous aura au scotch et au fric!».
14) Le point de vue des experts, in Sovietskaïa Bielorussia, 11/07/1989.
base_documentaire/articles-1996/etb-080.txt · Dernière modification: 2013/10/20 19:13 par emache

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