base_documentaire:articles-2003:etb-160 [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

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Script du film "Le Sacrifice"

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Le sacrifice

de
Emanuela Andreoli
Wladimir Tchertkoff

1986

CENTRALE TCHERNOBYL Devants nous, la cheminée.
À droite, la salle centrale du bloc numéro 4.
Enclenche! Tiens comme ça!

CHACHKOV
J'ai été sur le toit de la Centrale 4 jours. Le premier jour j'entaillais le bord d'une dalle pour l'écoulement de l'eau. Le deuxième jour je jetais une dalle de ciment. Ça a duré 5 minutes. Le troisième jour nous avons démonté un tuyau de ventilation. Et le quatrième jour j'ai jeté un morceau de graphite. J'ai dû le prendre avec les mains et jeter.

COMMENTAIRE
Le graphite et l'uranium répandus sur le toit de la centrale de Tchernobyl, irradiaient jusqu'à 20 mille Röntgen/heure. Un morceau de graphite tenu entre les mains transmettait en une seconde et demie la dose accumulée pendant une vie entière, en condition de radioactivité naturelle. Un million d'hommes, appelés liquidateurs, ont été lancés contre le réacteur, pour le recouvrir avec un sarcophage improvisé en condition de radioactivité terrifiante, et pour effacer les conséquences de la catastrophe partout dans les territoires. Ils ont combattu les radionucléides à mains nues, avec des pelles et des jets d'eau. Des dizaine de milliers sont morts et continuent de mourir.
Les scientifiques soviétiques calculaient que, si l'incendie de Tchernobyl n'était pas éteint pour le 8 mai, le combustible nucléaire en fusion aurait percé la dalle de béton sous-jacente, serait précipité dans le bassin de refroidissement et aurait amorcé une explosion atomique vingt à cinquante fois supérieure à celle de Hiroshima. L'Europe aurait été inhabitable. Le 6 mai l'incendie était maîtrisé grâce au sacrifice extrême des liquidateurs. Mais ils ont été mal récompensés: la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie les ont abandonnés à eux-mêmes. L'Occident les ignore.


1991



GRUDINO
Avant, quand je recevais un diplôme d'honneur, c'était un encouragement. Maintenant je les regarde comme de l'ordure. À cette époque, ils nous promettaient beaucoup de choses. Ils nous les donnaient pour le bon travail sur le toit. Je travaillais sur le toit, et quand je descendais… le colonel nous les donnait.

CHACHKOV
On nous disait comme ça : “Cours comme un chien et fuis comme un lièvre”.

GRUDINO
Maintenant je suis déjà un invalide de seconde catégorie. Les maladies sont si nombreuses qu'on ne peut pas les énumérer. Comme un vieillard de 70 ans, à 35 ans. On nettoyait le toit, parce qu'il fallait recouvrir le sarcophage, et il y avait l'uranium après l'explosion, la graphite des barres. Les robots ne résistaient pas: les instruments fondaient à l'intérieur et les robots s'arrêtaient. Alors, ils ont envoyé les hommes.
Nous sortions travailler avec un simple uniforme de soldat. Un filtre de gaze sur le visage et un verre comme un motocycliste. Avec des plaques de plomb, nous coupions nous-mêmes à la hache une protection pour nous recouvrir, parce que le plomb ne fait pas passer les radiations. Nous nous faisions nous-mêmes les vêtements.

NEWS TCHERNOBYL
Des morceaux d'amiante on été déjà décapés.
Vous chargez l'amiante sur la civière,
vous courez à toutes jambes et vous jetez les gravats en bas.
C'est clair?
Un pour charger, deux pour porter.
Arrivé là-bas, vous comptez jusqu'à 90: 1, 2, 3, 4 … jusqu'à 90.
À 90, vous jetez les instruments et vous courez en arrière.
Questions? - Non, tout est clair.
En avant!

GRUDINO
La première fois j'y suis resté 40 secondes. En 40 secondes tu cours là, s'il y a une pelle tu prends la pelle. S'il n'y a pas de pelle, tu prends le morceau de graphite avec les mains. Et avec les mains nous le jetions dans le réacteur.

CHACHKOV
Le premier jour le dosimètre a montré 34 Röntgen, mais ils ont noté 9. Le deuxième jour c'était 30, mais ils ont noté seulement 5. J'ai dit au colonel: “Qu'est-ce que vous faites? Écrivez ce que j'ai pris!” “Allez-vous en! Que je ne vous voie plus jamais!” C'est tout.

KULIKOVSKY
Moi aussi j'ai tâché d'y voir clair. L'effet était immédiat: nausée… une sensation comme ça, pendant que tu marches… Tu ne trouves plus ta place, faiblesse subite.
J'ai travaillé 2 mois sur le réacteur. Comme électricien. Nous assurions l'illumination pendant qu'ils coulaient le ciment, nous grimpions sur le réacteur pour l'installer. J'ai été partout. On m'a inscrit seulement 11,92 Rem. J'ai dit: “J'irai chez le chef, je dirai que ce n'est pas vrai!”. J'arrive chez le chef. Il rit, assis dans son fauteuil: “Remercie d'en avoir tant, sinon on écrit encore moins”.

BOROVSKY
Savtchenko, l'ancien ministre de la Santé, a déclaré qu'ils ont été convoqués par le Premier Rizhkov, qui a dit: “Ce n'est pas secret, c'est super secret : les doses et les information qui concernent la tragédie de Tchernobyl”. C'est pour cette raison que le calcul des doses n'a pas été fait, et si parfois on l'a fait, c'était obligatoirement diminué.

SARAGOVETZ
On m'a dit de mesurer la radioactivité: dans les villages on devait enlever une couche de terre pour diminuer la radioactivité. On m'a donné un compteur. Partout où je mesurais, il se bloquait : il indiquait une radioactivité trop élevée. Pour ne pas voir tout ça, j'ai restitué cet appareil: “Reprenez-le, donnez-moi autre chose”. Ils m'ont donné une grande pelle et je me suis mis au travail. J'ai travaillé très peu avec la pelle. Ils m'ont mis sur un camion-citerne arroseur. Nous avons arrosé les fosses des déchets, les routes. Nous travaillions dans ces villages. Les habitants savaient qu'on faisait un travail inutile. Je demandais, “pourquoi faire ces idioties?” “Ne discute pas. On t'a envoyé là, et travaille”.

BOROVSKY
Nous décontaminions les villages. On décapait la terre avec les pelles, on la chargeait sur les camions à la main. Évidemment la poussière volait sur nous et nous la respirions. Mon état de santé … j'ai une dystonie neurovégétative, une névrose cardiaque, que nous avons tous, les “tchernobyliens”. L'estomac a empiré. Je souffre beaucoup de l'estomac. Je suis tombé malade des reins, alors qu' avant je n'avais rien aux reins. J'ai de légères altérations psychiques. Je suis irritable, sans compter l'épuisement, bien sûr.

SARAGOVETS
À peine je suis rentré, en octobre, tout à commencé. En novembre j'ai perdu la sensibilité de la main gauche, puis du bras gauche, puis du côté gauche, puis les jambes se sont paralysées. Ils ne savaient pas quoi faire. Ils ne reconnaissaient pas la cause radiologique. J'allais travailler. Je conduisais le trolleybus et je ne disais rien, parce que je devais nourrir la famille. Je conduisais avec une main et un pied. Jusqu'au jour où j'ai perdu connaissance et on m'a amené à la maison. Maintenant je ne peux pas marcher. J'ai des vertiges, mais ce n'est rien… ce sont les jambes. Elles ne marchent plus. À la maison je me tiens au mur.

BOROVSKY
En tant qu'officier, j'ai pu observer que les hommes étaient conscients que c'était une tâche importante: “Oui, nous sommes en train de sauver”. Et nous comptions que nous ne serions pas oubliés non plus. Mais il s'est avéré que nous sommes inutiles. Nous sommes un poids. Nous dérangeons parce que nous demandons. Nous demandons simplement un traitement humain.

SARAGOVETS
On nous a dit qu'on nous visiterait tous les 6 mois. Maintenant 6 mois sont passés et personne ne s'intéresse. Ni les médecins, ni personne. Nous sommes les rebuts de la société.

NEWS TCHERNOBYL
À vous aussi, si sympathique, je vous décerne ce diplôme.
Je vous souhaite santé, bien-être… et de continuer avec entrain!

1999



SARAGOVETS
Je ne faisais que tomber, et tomber.
Ma femme m'a dit: mets-toi dans le fauteuil roulant. Je m'y suis mis, et voilà. Je suis de fauteuil roulant. Que sais-je?
Se souvenir fait mal. Il vaut mieux ne pas le faire. Le soleil brille dehors, il fait beau. Sinon, si tu te souviens, c'est tout un cauchemar. Il vaut mieux ne pas se souvenir. “C'était il y a longtemps et ce n'est pas vrai”.
Je voudrais simplement demander, s'il y a des gens à l'étranger, qui aimeraient, je ne sais pas… m'aider à trouver une voiture. Même d'occasion, une quelconque. Seulement pour pouvoir sortir dans la nature. Parce que comme ça, sans la nature, c'est difficile. Un cauchemar. Je voudrais tellement. Je sais que c'est un rêve sûrement irréalisable. Mais…
J'était couché comme une planche sur le lit. Le chien arrive et me regarde. “Pourquoi tu me regardes?” Je lui dis : “Hau!” Il pense, soit l'homme est devenu fou… ou qui sait? Il est parti. Il est allé à la cuisine. Puis il revient encore. “Qu'est-ce que tu as? Hau!”. Il est de nouveau reparti. Il retourne la troisième fois. Moi, “Hau!”. Lui, “Hau!”. “Voilà, nous avons bavardé tous les deux”. Un cauchemar. L'homme est fichu, c'est tout. Il ne reste qu'à se résigner à tout. L'âge est encore jeune, mais… Pratiquement 38 ans. On peut même dire 60, quelle différence?
Moi, désormais, je me suis résigné… durant ces années de Tchernobyl.
Vodolajsky est mort. Migorok Klimovitch est mort. Lionka Zaturanov est mort. Bref, on est restés Kolka Verbytsky et moi. Des cinq qu'on était, je suis resté comme… un corbeau blanc, un divers. Je ne sais pas.
C'était vrai, mais on dit comme ça: “Il y a longtemps, et ce n'est pas vrai, et ne crois à personne”. Il vaut mieux ne pas se rappeler ces temps… Avant j'étais un homme. Avant je marchais. Avant je conduisais la voiture. Mais maintenant ni de ci, ni de là.
Il doit exister quelque chose. Je ne pense pas avoir tant péché devant Dieu, mais…
Je ne sais pas… normalement. Un cauchemar.

2001



VEUVE
Nous nous sommes mariés en '83 et en '86 il était déjà à Tchernobyl. C'est alors que les difficultés ont commencé. Il était tout le temps sur les registres des hôpitaux. Ensuite son bras gauche s'est paralysé, puis la jambe gauche. On lui disait: “Tu fais semblant, tu fais l'imbécile”. Mais quand un homme ne peut plus marcher… c'est quoi? Il trébuchait, il tombait, plus d'une fois. Les médecins disaient: “Tu as pris froid quelque part. Tu fais le chauffeur et tu as pris un courant d'air”. Mais, en réalité c'était une tout autre maladie. Tchernobyl est une tragédie qui n'est pas encore comprise jusqu'au bout. Ce mal des rayons est pratiquement incurable, et on fait des expérimentations sur ces malades. Il est resté couché six mois, après quoi… on peut le dire comme ça: il s'est décomposé vivant. Tous ses tissus on commencé à se décomposer, au point que les os iliaques étaient visibles. Je le soignais moi-même, en suivant les recommandations du médecin. J'allais voir la doctoresse et elle m'expliquait ce qu'il fallait faire. Comme ça, jusqu'au moment où le cœur s'est arrêté.
Tout s'en allait… Le dos tout entier… les os étaient à nu. L'os de l'articulation du fémur pouvait être touché avec la main. J'introduisais ma main couverte d'un gant, et je désinfectais l'os. J'extrayais de là… des résidus d'os qui s'en allaient, de l'os décomposé, pourri.
Il a empiré, de façon brusque, je ne sais pourquoi. Nous avons interrogé le médecin, nous avons consulté un professeur. Nous nous sommes adressés à tous ceux que nous pouvions interroger. Ils ont dit: “Nous ne connaissons pas cette maladie. Nous pouvons aider pour diminuer la souffrance”, des choses comme ça. Mais devant cette décomposition de la moelle osseuse ils restaient interdits. Ils ne pouvaient pas aider.
Il demandait de mourir rapidement, pour que ces souffrances cessent. Il disait que ça faisait très mal… Quand je le retournais d'un côté sur l'autre, parfois il serrait les dents, d'autres fois il gémissait. En réalité il ne criait pas, il supportait. Il avait une grande force de volonté.
Ma fille a un déplacement des reins. Le fils bégaie un peu et il a des problèmes aux yeux.

FILLE
Un rein a descendu et il fait mal.

VEUVE
Je pense que c'est une tragédie pas seulement pour nous, mais pour toute la Biélorussie, parce que… comme ça, pour rien, des êtres humains. Surtout les personnes qui ont aidé là-bas, qui ont fait tout ça et d'un coup, ensuite, on les a complètement oubliés. L'appartement aussi, d'ailleurs, a été arraché par une grève de la faim. Cet appartement, où nous vivons. Mon mari avait été hospitalisé et là ils ont revendiqué leurs droits en faisant la grève de la faim. Pour obtenir l'assistance. Parce que, quand on les recrutait, on leur faisait de grandes promesses. Ils promettaient des appartements, des crèches pour placer les enfants. Et ensuite, tout cela a disparu comme dans le néant.

C'est très douloureux. Cela fait mal d'y penser, de regarder tout cela. On ne comprend pas pourquoi. Oui. Il pouvait parler de tout avec n'importe quelle personne. Il pouvait faire parler la personne qui l'approchait de n'importe quel thème.
Il était facile de vivre avec une telle personne. Qui pouvait tout comprendre. Et qui a tout donné à la vie.
Il y a des gens qui sont tranquilles, ils vivent. “J'ai”, et c'est tout. “J'ai ceci, j'ai cela” et ça suffit. Mais lui, il avait besoin d'autre chose dans la vie. Il tendait vers quelque chose. Toujours plus loin… Il était pressé de vivre.

Quand nous l'avions déjà enterré, pratiquement un an après, on nous a téléphoné de l'Association de Tchernobyl pour avoir des nouvelles de mon mari. Nous avons dit qu'il était mort. Ils ne le savaient même pas.

l a dit: “Dieu m'a concédé de vivre 13 ans après Tchernobyl”, ça veut dire que c'était une grande chose pour lui. Sinon comment… comment expliquer qu'il ait résisté si longtemps? Ici, les hommes mouraient tout de suite. Vodolajsky, notre bon ami, colonel, pilote d'hélicoptère, est mort pratiquement tout de suite, et exactement comme lui. Il avait exactement les mêmes phénomènes de décomposition de l'organisme. Il a survolé lui-même le réacteur, il y était avec ses soldats qui recouvraient le sarcophage. Il écartait les soldats qui étaient en service avec lui, il les écartait des vols, il pilotait lui-même… Il comprenait à quoi cela mène.

2003



COMMENTAIRE
Le 15 décembre 2000 le dernier réacteur en fonction à Tchernobyl, a été définitivement fermé. Mais à l'intérieur du sarcophage, figés comme une lave, il y a 200 tonnes de combustible nucléaire éparpillés dans différents locaux, qu'il faudra extraire dans les prochaines années. Le programme des travaux prévu pourra durer un siècle. Des équipes de spécialistes surveillent et documentent la stabilité du bâtiment 24 heures sur 24, en contrôlent les fissures et veillent sur le niveau d'humidité pour que ne se produise pas une réaction en chaîne. Des révélateurs de radioactivité, introduits à proximité de l'uranium 235, ont signalé, à deux ou trois reprise, la présence de neutrons. En présence d'une masse critique d'uranium et d'humidité, les neutrons peuvent faire démarrer la réaction en chaîne et provoquer l'explosion. Le monstre de Tchernobyl respire encore.

SARAGOVETZ
C'était il y a longtemps et ce n'est pas vrai. Un cauchemar.

images et son
ROMANO CAVAZZONI

montage
EMANUELA ANDREOLI

réalisation
EMANUELA ANDREOLI WLADIMIR TCHERTKOFF

production
FELDAT FILM - SUISSE

© Feldat.- Film 2003

base_documentaire/articles-2003/etb-160.txt · Dernière modification: 2014/01/28 17:34 par emache

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