base_documentaire:articles-2008:etb-077 [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

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Avec Vassili Nesterenko

Quand on manipule la mort, même si elle est destinée à d’autres, comme on la manipulait à Los Alamos, on est du côté de la mort et dans la mort. A Alamos, en somme, on a recréé ce qu’on croyait combattre. Los Leonardo Sciascia. La disparition de Majorana.

     J’ai rencontré Vassili Nesterenko à l’assemblée générale annuelle des Enfants de Tchernobyl Belarus qui se tenait à Paris, en novembre 2007. Alors qu’il venait d’exposer et commenter les résultats de ses mesures réalisées par l’Institut Belrad sur 200 000 enfants des territoires contaminés de Biélorussie, j’ai abordé Wladimir Tchertkoff qui traduisait ses paroles pour lui exprimer combien j’avais été marqué par son livre Le Crime de Tchernobyl; un livre exhaustif qui m’a fait comprendre entre autres l’extraordinaire combat de Vassili Nesterenko et de Youri Bandajevsky, leur lutte pour la vérité.

     Plus tard dans la soirée, assis au petit restaurant éthiopien, j’eus la chance de me retrouver près d'eux, le scientifique et le journaliste. Le professeur Nesterenko présidait à un bout, son ami Tchertkoff étant à sa gauche, qui traduisait dans un sens et dans l’autre. Malgré les grèves, presque toutes les personnes présentes à l’assemblée étaient restées pour partager ce moment ensemble et profiter de la présence de Vassili Nesterenko qui nous faisait l’honneur d’être là.
     Comme on mangeait tous avec nos doigts dans les plats collectifs qui avaient été servis de place en place, Nesterenko qui était le seul à bénéficier d’un plat à part et de couverts, s’amusa de la situation. « Je suis le seul à être civilisé ici », dit-il. La vérité était qu'il n'avait pas le choix. La muqueuse de son estomac ayant été lésée par les effets de l’irradiation, il ne pouvait plus digérer la plupart des aliments usuels que l’on consomme. Depuis 1986, il « comptait sur les doigts d’une main ce qu’il pouvait manger» (Le Crime de Tchernobyl). On savait qu’il avait survolé en hélicoptère le réacteur en feu cinq jours après son explosion, quinze minutes durant, et il nous rappela qu’on l’avait soumis après à une décontamination violente afin de lui laver les poumons. On savait aussi qu'il aurait dû se faire soigner dans une clinique spécialisée à l’étranger mais n'ayant ni les moyens ni le temps, il avait fini par s’habituer à cette situation et n’en concevait aucune amertume apparente. Lui, au moins, il n’était pas mort, nous dit-il, comme tous ceux qui avec lui avaient survolé, «visité l’enfer». «Des centaines de pilotes d’élite», paraît-il, jetés dans la fournaise sans aucune protection. Je demandai alors comment il avait pu en revenir. La raison, nous apprit-il, était que, contrairement aux autres, lui n’était passé qu’une fois au-dessus du réacteur, et on sait dans quelles conditions.
     J’avais bien conscience tout ce repas d’être extrêmement privilégié de me retrouver face à un homme comme lui et je cherchais à me concentrer sur ce qui me paraissait essentiel à demander.
     Les pourquoi ?… «Fidèle au peuple qui lui avait permis de devenir et d’être ce qu’il est», c'est-à- dire professeur et membre de l’Académie des sciences biélorusse qui «avait bénéficié de conditions de vie exceptionnelles», il considérait de son devoir le plus naturel d’œuvrer pour la protection des victimes comme il avait jugé auparavant qu’il était de son devoir de scientifique de travailler sur les missiles soviétiques depuis qu’il avait vu une carte américaine détailler scientifiquement toutes les cibles potentielles du territoire soviétique au moment de la guerre froide.
     Son «sens du devoir», son «patriotisme» lui avaient dicté ces choix. Il avait travaillé sur ses «centrales nucléaires mobiles» à vocation militaire et civile, «jusqu’au jour où je compris que cette technologie n’était pas compatible avec le niveau moral de l’humanité actuelle». Il avait vu la contamination des enfants de Tchernobyl, leur départ dans les trains par dizaines de milliers à Gomel. Des scènes qui lui rappelaient la guerre. Il avait vu les interminables files de cars remplis d’enfants passer sur la route près de l’endroit où il habitait et dont il alla mesurer la radioactivité au sanatorium voisin, les trouvant tous irradiés. Cela le transforma à jamais. Pensant qu’une « technologie qui causait un tel malheur à des centaines de milliers de personnes n’avait pas le droit à l’existence », il avait depuis consacré toute son énergie à évaluer la situation et chercher à améliorer le sort des victimes de « l’invisible » avec toute son intelligence et son humanité. J’avais déjà demandé à Wladimir Tchertkoff au début comment il comprenait que des scientifiques renommés qui manipulaient cette matière dont ils connaissaient l’extrême dangerosité, ont pu s’égarer dans l’atome « paisible » sans envisager les «possibilités catastrophiques»1). Il me répondit : «C’est rare que les qualités d’intelligence qui font un savant soient associées à l’éthique». Et comme je demandais toujours pourquoi, il me conseilla de lire La disparition de Majorana de Léonardo Sciascia.
     Je dis à Wladimir Tchertkoff que cela me donnait l’impression d’être en présence de Soljénitsyne; une sorte de Soljénitsyne sans barbe, aux yeux clairs, pétillants, coiffé ras au-dessus des oreilles mais épais sur le dessus, ce qui donnait à son visage un air de juvénilité rayonnante dégageant une sérénité et presque une foi ne laissant aucune prise aux tourments qu’il rencontrait depuis vingt ans. Je me disais qu’en plus de son immense travail de chercheur, de scientifique, de gestionnaire, de formateur, d’informateur, de militant, il trouvait encore la ressource de voyager, se déplacer partout où on avait besoin de lui pour exposer encore et encore son travail dont il avait multiplié les centaines et les milliers de pages de rapports, et tout cela dans les tracasseries et les persécutions sans nombre, des attentats contre sa personne, la menace de ses proches, de ses collaborateurs, celle de voir ses activités et son institut sans cesse réduits à néant. Ce qui me frappait le plus était sa «simplicité», son ouverture d’esprit, la curiosité qu’il montrait pour tous les sujets qu’on abordait, un pouvoir d’écoute ne méprisant aucune question qu’on lui posait. Il s’empressait de questionner Tchertkoff dès que quelque chose lui échappait et il l’observait ému et attentif lui traduire tout ce qui était évoqué sans jamais montrer le moindre signe de condescendance. Je lui demandai si il était croyant. Non, pour lui c’était «des images puériles de vieux bonhomme à la barbe longue et, pour tout dire, résuma-t-il en riant : je n’ai pas le temps d’y penser».

     Nesterenko fut aussi un homme «épouvanté», qui n’avait pas vu juste «une image de feu et de mort» (La disparition de Majorana), mais sa réalité effroyable et sans répit qui ne cesserait pas de nuire au vivant pendant tellement d’années qu’on en est confondu d’horreur. Mais il ne cédait pas au sentiment; il réagissait, combattait sans mythologie contre le mal qu’il avait vu de près. «L’enfant brûlé dans son berceau», ce fut pendant plus de vingt ans son quotidien incontournable, ainsi que «le réacteur béant», en feu, et ses victimes contaminées pour lesquelles il a voué sa vie sans compter.


Frédéric Dambreville
1) Voir le discours de Pierre Curie à Stockholm, qui, avant de nuancer son propos, fait allusion au risque : « On peut concevoir que, dans des mains criminelles, le radium puisse devenir très dangereux, et ici on peut se demander si l’humanité a avantage à connaître les secrets de la nature, si elle est mûre pour en profiter… » ; ou Rutherford disant qu’avec toute l’énergie générée par les transmutations radioactives, « quelque crétin dans son laboratoire pourrait faire sauter le monde sans s’en rendre compte » - cité par Barbara Goldsmith dans son livre Marie Curie.
base_documentaire/articles-2008/etb-077.txt · Dernière modification: 2015/05/04 17:41 par emache

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