base_documentaire:articles-2012:etb-108 [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

Bookmark and Share




Conséquences sanitaires à Fukushima et mesures citoyennes

Mme Kasumi Fujiwara, mars 2012

     Lors d’un débat au salon du livre à Paris, l’un des écrivains japonais invités, Oe Kenzaburo, le prix Nobel de littérature, a annoncé qu’il regrettait fortement de ne pas avoir écrit ce qu’il avait appris sur les effets des faibles doses à Hiroshima, quand il préparait, il y a 50 ans, son livre “Notes de Hiroshima”.
     “À l’hôpital pour les victimes de la bombe atomique, les médecins ont été avertis, par l’armée d’occupation américaine, de ne pas écrire ce qu’ils y ont appris ni d’en parler avec les patients. Un des médecins m’a dit que le problème serait visible dans 6 ans mais qu'il finirait dans 20 ans, parce que les enfants tomberaient malades d’ici 6 ans et mourraient tous dans 20 ans, ainsi le problème n'existerait-il plus.“

Oe Kenzaburo, Prix Nobel de Littérature, au Salon du Livre 2012 à Paris

     Il a continué en disant que l’effet des faibles irradiations aurait pu être mieux connu, plus étudié et que les enfants de Fukushima auraient alors pu être mieux traités s’il avait abordé ce sujet à l'époque.
     L’histoire se répète. À Tchernobyl et maintenant à Fukushima.
     Selon les autorités japonaises, il n’y a guère de morts directement liées à l’irradiation ni aucun effet observé à ce jour de l’irradiation chronique. Mais un an après le début de l’accident nucléaire de Fukushima-Daiichi, les conséquences sur la santé des personnes exposées à la faible et constante radioactivité commencent à se manifester à Fukushima et même dans la région métropolitaine.
     La situation est, selon le gouvernement, sous contrôle dans la centrale nucléaire accidentée mais elle reste précaire. Personne ne sait où se trouvent les combustibles. Le taux de césium dans l’atmosphère a baissé par rapport à celui du début, pourtant il y a des moments où il s’élève brusquement pour des raisons inconnues. Si le gouvernement demande à toutes les municipalités de s’occuper des pollutions et déchets radioactifs, le taux de radioactivité dans l’air augmentera dans tout le Japon.  Mais à ce jour, le problème le plus inquiétant est celui des dépôts radioactifs et des nourritures contaminées.

Recherches officielles
     Il a été décidé en octobre 2011 que 360 000 enfants de moins de 18 ans habitant encore dans la préfecture de Fukushima subiront un premier contrôle thyroïdien avant 2014. Ensuite ce contrôle sera répété tous les 2 ans jusqu'à l'âge de 20 ans et tous les 5 ans ensuite. Par ailleurs 2 millions d’habitants feront l'objet d'un suivi épidémiologique pendant 30 ans.
     Les résultats des examens de thyroïde du premier groupe ont été publiés le 25 janvier 2012 par le comité de recherches sur la santé pour les habitants de Fukushima. On a trouvé des grosseurs et des kystes de tailles diverses chez 1 143 des 3765 enfants contrôlés, soit 30,4%. Des nodules de plus de 8 mm ont été trouvées sur 25 d'entre eux mais toutes les nodules ne sont pas forcément malins et aucun enfant de moins de 5 ans n'a de nodule de plus de 8mm. Le dernier groupe ne sera testé qu'en 2013 et certaines mères craignent que d'éventuels nodules ne croissent entretemps. Les autorités leur interdisent de consulter d' autres médecins tant qu’ils continuent à habiter à Fukushima. Le Professeur Yamashita, Conseiller de la Préfecture de Fukushima pour la santé, a interdit aux médecins toute recherche indépendante sur les victimes. Il a aussi demandé à tous les spécialistes des maladies de la thyroïde du Japon de ne pas faire d' examens supplémentaires si les nodules sont inférieures à la « norme ».
     Alors que les autorités essayent de minimiser l’effet de la radioactivité sur la santé, il y a des bonnes nouvelles à propos de projets que des médecins conscients consacrent à la protection des enfants dans la région contaminée.
     Ce sont ces recherches indépendantes qui révèlent la gravité des dégâts sur la santé des enfants.

Recherches indépendantes
     L’hebdomadaire SHUKAN BUNSHUN a fait paraître un article alarmant sur la santé des enfants à Fukushima. Un médecin a de son chef examiné la thyroïde de 139 enfants et 170 adultes réfugiés à Hokkaido et des nodules de plus de 8 mm ont été trouvées chez deux enfants de 4 ans et de 7 ans ainsi que chez 9 adultes.
     Une équipe médicale de l’université de Hirosaki a également examiné 65 personnes ayant habité près de la centrale plus de 2 semaines avant de se réfugier dans la ville de Fukushima. 5 personnes se sont avérées irradiées de plus de 50 mSv – le seuil international pour prendre des précautions. La personne la plus irradiée avait reçu 90 mSv à la thyroïde. Ces examens ont été effectués 1 mois après l’accident mais n'ont été publiés que récemment. Un groupe de 3 médecins de Tokyo a également examiné le sang de 60 personnes, principalement nourrissons ou enfants, habitant dans la zone métropolitaine et il a publié les résultats sur internet. Il y a des « hot spots », points de contamination intense dans la région métropolitaine, donc les médecins répartissaient les enfants en deux catégories (voir tableau ci-dessous) : (A) région contaminées et (B) région normale, puis en 3 groupes selon l’âge : a 0-5 ans, b 6-12ans, c plus que 13 ans. Plus de la moitié des enfants du groupe a de la région (A) présente des anomalies de la formule du liquide lymphatique. Aucune anomalie n’a été constatée dans les autres groupes :      Etant donné les résultats obtenus indépendamment, on peut naturellement se demander pourquoi les enfants continuent encore à habiter dans la région de Fukushima. C’est facile pour nous, ici, de poser cette question, mais non pour les habitants, là-bas. Un étudiant de Fukushima m’a dit que beaucoup de familles avec des petits enfants venaient d’acheter leurs maisons à crédit et leurs maris doivent donc continuer à travailler. Les familles assez aisées sont déjà parties, soit les enfants avec leurs mères soit les familles entières. La majorité des habitants de Fukushima n'a pas le choix facile. Ils hésitent entre la séparation d'avec leur famille et le risque pour la santé de leurs enfants. La situation dans laquelle les familles n’ont que deux mauvaises options est insensée et absurde. La décision pourrait être plus facile si Tepco et le gouvernement japonais assumaient leur responsabilité envers les victimes. Mais ils continuent à minimiser les dégâts afin d’économiser les frais de dédommagement. Malgré tout, des habitants courageux ou chanceux décident de déménager, tout en éprouvant un sentiment de culpabilité.

Témoignages de Fukushima
     Le Dr. Makoto Yamada a organisé plusieurs sessions de conseils médicaux à Fukushima. Il témoigne de l’ambiance qui empêche de parler librement de l’inquiétude face à la radioactivité. Les mères viennent demander conseil sans enfant, car des visites avec des enfants se remarquent trop. Les enfants à Fukushima portent un dosimètre dont on ne peut pas consulter les mesures. Celles-ci sont relevés mensuellement par l'autorité habilitée. La réponse aux questions est toujours la même, “pas de problème”. L’Université Médicale de la Municipalité de Fukushima a demandé à l’hôpital de Minami Soma qui opère 3 WBC (Whole Body Counter, ou fauteuil spectrographe anthropogammamétrique permettant de mesurer les doses de contamination radioactives de l'organisme) de leur vendre les données collectés avec ces instruments, mais ce dernier a refusé.
     Le comportement de l’Université Médicale dont M. Yamashita est député-président me rappelle celui de L’ABCC après la bombe atomique à Hiroshima. L’ABCC – Atomic Bomb Casuality Commision – établie par les Etats-Unis et le Japon – était un organisme pour les recherches médicales qui ne proposait aucun soin aux victimes des bombes. L’Université Médicale à Fukushima et les autorités encouragent les habitants à rester irradiés et amassent les données médicales.
     Face à ce manque d’engagement des autorités pour la protection de la population, comment celle-ci tente-t-elle de protéger les enfants de la radioactivité ?
     Des centres indépendants de mesure de la radioactivité, aussi bien dans l’atmosphère que dans les aliments, ont vu le jour dans plusieurs villes. L'engagement de certains adultes envers la sécurité des enfants joue parfois un rôle clé. Satoko Fujimoto, fondatrice de l’organisation japonaise Ringono offrant des pommes aux enfants des zones à haute contamination, a passé quelques semaines à Fukushima et y a rencontré des maîtres de crèches et d’écoles maternelles, très impliqués dans la radioprotection. Voici son rapport:
« La crèche Misora est située à l’extrême sud d’Iwaki, ville côtière à surface large, soit 30-80 km au sud de la centrale. Le jeune directeur, Hiroyoshi Itô, ignorait comme tout le monde l’ampleur des explosions successives de mars 2011, car la ville se trouvait alors isolée suite à sa classification dans la zone de restriction ; une partie de la ville étant située dans la zone à moins de 30 km de la centrale, pendant plusieurs semaines toute la cité fut privée aussi bien des denrées de première nécessité que de distribution de journaux (médias qui ont plus d'importance qu’en France) et ce n’est pas la télévision qui donnait les informations sur la situation réelle. Mais dès qu’il prit conscience des risques, il mit en place des mesures draconiennes dans sa crèche ; décontamination de la cour avec les moyens du bord, mesure quotidienne de la radioactivité ambiante à l’aide de cinq appareils de cinq fabricants différents, nettoyage quotidien à grande eau de l'établissement, remplacement de l'eau du robinet par de l'eau minérale, sélection des aliments pour la cantine, réduction du temps de jeu à l'extérieur, port obligatoire du masque lors des sorties, etc. Résultat, le jour de la visite de Satoko, le taux de radioactivité à l'intérieur de l’établissement se limitait à 0.078 mSv/h, soit moins élevé que la moyenne à Tokyo, et les enfants semblent bien se porter pour le moment. Le directeur Itô témoigne également que la ville d’Iwaki a envoyé un fax aux crèches afin que les aliments non contaminés soient servis dans les cantines (ce qui peut paraître étonnant lorsqu’on sait le comportement des autorités en général, mais il est vrai que la ville d’Iwaki continue de contrôler l'alimentation des cantines pour petits enfants avec un appareil de haute précision pouvant détecter jusqu’à 0.4 Bq/kg). Cependant, dans une crèche voisine, à 3km de Misora mais située dans la préfecture d’Ibaraki, les enfants s’amusaient dehors sans précaution, même ldurant es premiers mois après l’accident. La frontière des départements leur aurait-elle paru être un mur de protection ?
     A Fukushima-City, située à 60km de la centrale et entourée de montagnes, l’air est dix fois plus contaminé qu’à Iwaki. Décontaminer n’a aucun sens (le taux de radioactivité revient au chiffre initial une semaine après l’opération). L’ambiance est tout autre car le fait d'habiter dans la capitale de la préfecture joue également un rôle malheureusement contre-productif. Les autorités locales émettent des directives à destination des établissements publics (crèches, écoles…) préconisant par exemple l’utilisation de la production agricole locale. Selon une maîtresse de crèche située dans un hôpital, les médecins et les infirmiers croient tellement à la propagande officielle qu’ils laissent leurs propres enfants manger de la nourriture contaminée. La cantine n’est pas spécialement destinée aux enfants mais elle est identique à celle servie aux patients âgés, avec des poissons et des coquillages dont la sûreté est douteuse. Cependant on peut trouver une maîtresse qui, de sa propre initiative, remplace à ses frais ces rations douteuses par de la nourriture propre. Ainsi, en dépit de l’absence de médecins prêts à s’opposer à la politique de l’autorité médicale officielle, la présence d’un seul adulte courageux et responsable peut encore changer la donne sur le terrain.»
[Mères de Fukushima campant devant le Ministère de l'Industrie]     Elle rapporte également que, l’an dernier, lorsque la contamination ambiante était encore plus élevée qu’aujourd’hui, certains enfants étaient atteints en grand nombre par une maladie hors de saison (une sorte de pneumonie à mycoplasme dont l'incidence a littéralement explosé une quarantaine de jours après l' »accident pour continuer à croître ensuite. D'autres, à force d'être testés enfermés éprouvaient de la difficulté à marcher etc.
     Ainsi, la santé des enfants dépend-elle largement du niveau de prise de conscience de leur entourage des risques réels. Face à l'inertie politique, que peut faire la population, sinon se protéger par elle-même, chacun cherchant le secours dans sa seule ingéniosité ?

base_documentaire/articles-2012/etb-108.txt · Dernière modification: 2013/09/24 02:41 (modification externe)

URL-courte: http://tinyurl.com/c94jol4

Aidez BELRAD, Merci ! Plan du site Aide à la navigation Contactez-nous Informations Légales