base_documentaire:articles-2014:etb-092 [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

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Le bon sens et l'énergie nucléaire

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QUELQUES DECRYPTAGES DU NUCLEARISME PAR UNE NON-SCIENTIFIQUE
ou l'exercice du bon sens face aux « experts » pro-nucléaires

          D'abord ils vous ignorent, puis ils rient de vous, puis ils vous combattent, puis vous gagnez

Gandhi

Catherine LIEBER
Membre du Comité Antinucléaire de Paris de 1972 à 1976
Secrétaire de campagne de René Dumont sur les questions nucléaires
Membre du Bureau d'Enfants de Tchernobyl-Belarus

Yves LENOIR
Membre en 1974-1975 du groupe de Travail – options techniques pour les déchets radioactifs,
sous-groupe du groupe interministériel d'évaluation de l'environnement
Président d'Enfants de Tchernobyl-Belarus

Préface

     Bien souvent, les lobbyistes de l'atome profitent de leur statut de scientifiques pour écraser de leur savoir les opposants, et les réduire au silence. Or, « le  bon sens étant la chose du monde la mieux partagée » selon Descartes, il nous est possible d'exercer notre simple logique pour apercevoir dans leurs discours et leurs agissements un certain nombre de mensonges, d'absurdités ou d'anomalies accessibles aux simples mortels que nous sommes. N'hésitons donc pas à exercer à leur encontre nos facultés de raisonnement, et ne nous laissons pas intimider par l'autorité qu'ils s'arrogent au nom des compétences qu'ils prétendent avoir.

QUELQUES ABSURDITES LOGIQUES COMMISES PAR LES « EXPERTS »

Probabilisme mal compris

     Avant l'accident de Tchernobyl, les « experts » assuraient qu'il y avait une chance sur 2 millions qu'un tel accident se produise. (Le bulletin de l'AIEA de février 1983 présentait la filière RBMK - celle du réacteur de Tchernobyl - comme la plus sûre au monde).
La conséquence implicitement (ou explicitement) tirée était : « un tel accident ne se produira jamais ».

Erreur logique!

     En réalité, cela signifiait qu'un tel accident pouvait se produire… Ceux qui ont émis cette objection ont vu – à leur grand regret – les événements leur donner tragiquement raison!
     En fait, se lancer dans des calculs de probabilité sur l'éventualité d'un accident majeur est totalement dénué de sens. Les experts étaient satisfaits de pouvoir dire: la probabilité est infime. Mais ils avaient le tort de considérer (ou de laisser croire) que probabilité infime = 0 probabilité! Quelle probabilité infime y avait-il pour qu'un aigle tue Eschyle en laissant tomber une tortue sur sa tête? C'est pourtant ce qui s'est produit…
     Ce que l'on aurait dû prendre en considération, c'est l'ampleur plus ou moins dramatique du risque (même infime) pris. Comme pour le pari pascalien, ce qui compte davantage que le calcul de probabilité, c'est la valeur de l'enjeu. En admettant le calcul (erroné) que l'on faisait, il y avait 1.999.999 chances que l'accident n'ait pas lieu. Mais l'unique risque qu'il se produise induisait la mort de centaines milliers de personnes, et de centaines de milliers d'autres êtres vivants, la contamination d'une partie de la planète pour des millénaires, la dégradation du capital génétique de générations successives… On peut raisonnablement estimer que cet « enjeu » n'était pas acceptable.

*

Conduite à risque

     Après Fukushima, instruit par l'expérience, Jacques Repussart, Directeur de l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, interviewé par Olivier Boulanger1), prône l'acceptation du risque – et notamment du risque nucléaire - en ces termes: «Le risque zéro n'existe pas. La vie de l'homme est pleine de risques (…) L'absence de risque, ce n'est même pas souhaitable sauf à ne plus rien faire ».

Examen logique

     Cette déclaration fait un amalgame de tous les types de risques, comme s'ils étaient tous similaires. Elle assimile risques naturels et risques créés par l'homme, risques inévitables et risques évitables par une décision humaine.
     D'autre part, elle affirme une « logique » du tout ou rien: ou l'on refuse LE risque (tous les risques) et on ne fait plus rien, ou on accepte LE risque (n'importe lequel) et on continue d'agir.
Enfin, elle élude les questions de fond: qui accepte quel risque et pour qui?
Et pourquoi?

*

Causalité niée

     On entend souvent cet argument: «Le lien entre contamination radioactive ( ou « faibles doses ») et augmentation du nombre des cancers (des leucémies, des malformations congénitales, des maladies cardiovasculaires, etc …) n'est pas prouvé scientifiquement».
     Admettons les prémisses (fausses) de ce raisonnement! Laissons de côté l'historique de cette absence affirmée de preuves scientifiques, et les diverses responsabilités dans cette absence prétendue.
     La conséquence abusivement tirée en est: « Il n'y a donc aucun lien entre cette contamination et les maladies (précitées) ».

Erreur logique!

     Qu'un lien ne puisse pas être démontré scientifiquement ne signifie pas qu'il n'existe pas! Pour preuve, le lien entre tabagisme et cancer du poumon. Pendant des décennies, il a été nié par les marchands de cigarettes et leurs affidés, avec le même argument. Or, il existe bel et bien!

*

La charrue avant les boeufs

     En avril 1974, à la fin d'une réunion officielle dans un cadre interministériel, consacrée à la question des déchets radioactifs, Yves Lenoir2) demanda à Pierre Pellerin3) pourquoi son service, à l'instar des études menées en grande Bretagne et aux Etats-Unis, ne lancerait pas une recherche épidémiologique sur la cohorte bien identifiée des professionnels exposés aux rayonnements ionisants dans l'industrie atomique nationale. Ce dernier lui répondit : « Pourquoi chercher puisqu'on ne trouvera rien! »

Aberration logique!

     Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette attitude est en totale contradiction avec ce que l'on considère comme une démarche scientifique: la conclusion ayant été posée avant même l'examen des faits, on s'est dispensé de cet examen…

*

La charrue avant les boeufs (bis)

     Le gouvernement japonais a fait sienne cette attitude.
     Anand Grover, rapporteur spécial du haut Commissariat aux droits de l'homme des Nations Unies, lui recommande lors d'une conférence à Genève, le 27 mai 2013, de « ne pas limiter les contrôles sanitaires des enfants au seul examen de la thyroïde et de les étendre à l'ensemble des effets sanitaires potentiels, notamment à travers des examens urinaires et de sang ». Le gouvernement japonais répond, dans un contre-rapport rendu public lors de la même conférence: « Pourquoi les examens de sang et d'urine sont-ils requis? Sur la base de la possibilité de quel type de troubles sont-ils justifiés? (…) Les examens de dépistage (…) ne doivent pas être imposés aux habitants locaux car ils constituent un fardeau inutile. »[C'est moi qui souligne]
     Pourquoi chercher d'éventuelles pathologies radioinduites, puisqu'il est décidé qu'on ne trouvera rien? Le plus insupportable, c'est que cette stratégie du camouflage se revêt du manteau de la philanthropie: « L'idée est inacceptable parce que nous ne devons en aucun cas accabler les riverains en les contraignant à subir des examens médicaux injustifiés. »

*

Un bon scientifique est un scientifique qui laisse sa sensibilité au vestiaire!

     Le Dr Austin M. Brues4) présenta, dans un article de 1955, les généticiens inquiets des effets de la contamination radioactive sur le capital génétique de l'humanité comme des êtres guidés par leurs émotions, et donc incapables d'une étude scientifique objective. Un bon chercheur doit être dénué de « sentimentalisme »… « Inhumain » serait peut-être le terme approprié ?

*

Archaïsme de la pensée

     Ce même Dr Brues* écrit: «Elles sont victimes [suite à une contamination radioactive] parce qu'elles avaient besoin de l'être». En d'autres termes,elle sont victimes parce qu'elles avaient intérêt à être malades (… ou même à mourir?)!

Examen logique

     On retrouve là un des schémas les plus archaïques de la pensée humaine. Si quelqu'un est frappé par le malheur, c'est qu'il en est responsable ou complice. De là à dire qu'il l'a cherché, voire mérité …

*

La « radiophobie », une invention bien commode

     s nucléocrates prétendent que l'augmentation des pathologies diverses chez les populations vivant en zones contaminées s'explique, non par la radioactivité à laquelle elles sont soumises, mais par la peur qu'elles en ont. Il s'appuient sur un concept « découvert » en 1985 par Mark Sheaffer, un psychiatre de Bethesda. Il cherchait une explication à la baisse d'immunité observée chez des personnes habitant près de la centrale de Three Miles Island. Or la théorie admise ne prévoit que cancers et malformations comme conséquences sanitaires de l'exposition à des doses non létales de radiation. Au lieu de s'interroger sur cette théorie que les faits remettaient en question, il l'a prise comme prémisse indiscutable d'un raisonnement déductif que l'on peut ainsi formuler: puisque la baisse d'immunité ne peut venir des radiations, alors celle-ci doit venir d'ailleurs. Ces personnes immuno-déprimées sont angoissées. Donc, c'est l'angoisse qui est la véritable cause de leurs troubles. CQFD.
     Il n'est pas surprenant que les nucléocrates aient adopté cette explication, et qu'ils en en aient usé et abusé: elle est si merveilleusement opportune! Et si intéressante pour les lobbyistes de l'atome. Tout d'abord, elle permet de les dédouaner de la responsabilité des maladies additionnelles en zones contaminées. Les vrais responsables, encore une fois, ce sont les victimes, qui ont tellement peur qu'elles s'en rendent malades! Mais un autre avantage s'ajoute à celui-ci: la théorie de la radiophobie permet de désigner ceux qui dénoncent la nocivité de la radioactivité comme les seuls coupables, puisqu'ils nourrissent la peur en avertissant du danger! D'où un troisième avantage: on peut légitimer la censure - voire la répression - à leur égard.
     Cette théorie comporte cependant un AVEU de taille: il y a bien augmentation des pathologies en zones contaminées, puisqu'on est obligé d'en chercher l'explication…

*

Atteinte au principe de non-contradiction

     Une étrange distorsion de la pensée se fait jour, quand on examine les divers discours des nucléaristes: ils affirment en même temps un principe d'incertitude – « il y a controverse sur l'effet des faibles doses, on ne sait pas, rien n'est prouvé, l'impact de Tchernobyl sur l'augmentation des pathologies est impossible à distinguer en pratique parmi tous les autres facteurs »…etc – et un dogmatisme péremptoire dès qu'il est question de l'avenir des populations contaminées – « il n'y aura pas de morts dues aux radiations » (déclaration de Claude Allegre dans les jours qui ont suivi Fukushima)…
     Ces gens savent-ils encore ce que réfléchir veut dire?

ANALYSE DE FORMULATIONS REVELATRICES

Saut dans l'inconnu

     En 2011, Jacques Repussart, , directeur de radioprotection et de sûreté nucléaire, intervient5) lors de l'audition parlementaire ouvrant le séminaire du CODIRPA6) sur la gestion des accidents nucléaires: « Il faut accepter de se préparer à des situations complètement inimaginables », déclare-t-il.

Examen logique

     Comment diantre se préparer à ce qu'on ne peut pas imaginer? Comment se protéger de ce qui dépasse nos capacités de prévision? Que signifie, dans cette optique, « se préparer »? Eh bien, sans doute se préparer psychologiquement, toute autre préparation apparaissant comme une gageure impossible à remplir !7) Et se préparer psychologiquement, ce ne peut être que se résigner à subir ce que l'on ne peut même pas anticiper.
     e non-scientifique s'étonne! Les « experts » qui se targuent d'être les plus savants et les plus rationnels des hommes semblent incapables d'entrevoir le simple « imaginable », et d'envisager la plus logique des protections: refuser cet inimaginable qui se profile en abandonnant l'énergie qui le suspend sur nos têtes.

*

Créer un homme nouveau, « l'homo atomicus »

     A la même époque que le Dr Brues, le Dr John Bugher8) récuse les craintes d'un généticien en ces termes: « …notre problème d'ajuster l'homme à un monde dans lequel l'énergie nucléaire est largement utilisée est suffisamment sérieux pour qu'on se dispense d'exagérer la portée de petites probabilités évanescentes ».

Examen logique

     Ce médecin considère que sa tâche fondamentale, autrement plus « sérieuse » que celle de s'inquiéter du patrimoine génétique de l'humanité, consiste à « ajuster l'homme » au monde que lui préparent ses pairs! Il ne s'agit donc pas de construire un monde pour l'homme, mais d'adapter l'homme au monde qu'on lui construit.
     Admirons les termes choisis pour déconsidérer les inquiétudes exprimées: « petites probabilités évanescentes ». « Ah, qu'en termes galants ces choses-là sont dites ! »(Le Misanthrope de Molière)

*

Créer un homme nouveau, « l'homo ignarus»...

     Après Fukushima, le physicien sud-coréen Jaiki Lee9) appelle de ses voeux « une réforme de la perception du public qui doit apprendre à vivre avec le nucléaire », considérant que « la curiosité tue » bien davantage que les radiations!
     Il faut avouer qu'il y a une cohérence parfaite et une impressionnante continuité des discours, à travers les décennies. Faut-il parler de formatage ?

*

Créer un homme nouveau, « l'homo docilis » ...

     La psychiatre Evelyn Bromet10), intervenant dans le projet psychiatrique mis en place à Fukushima, considère « la méfiance envers les autorités comme un facteur de risque pour la santé mentale ».

Examen logique

     la dissidence assimilée à un problème psychiatrique, cela rappelle quelque chose…Que fera-t-on de ceux qui s'obstineront à se méfier?

*

...ou « l'homo patiens»

     Toujours très soucieux de la santé mentale des personnes soumises à une contamination radioactive, les psychiatres envisagent maintenant de travailler en amont de la catastrophe. Craig Katz, psychiatre à l'Icahn School de New York11), constatant que les victimes d'affections psychopathologiques consécutives à une catastrophe présentent souvent des prédispositions aux troubles mentaux et des traumatismes antérieurs à celle-ci, recommande de « rendre la population mentalement plus saine avant la catastrophe, de manière à ce qu'elle soit mieux préparée lorsque survient cette dernière. »

*

Les cavaliers de l'apocalypse

     Le rapport N° 151 dans la base TRS de l'OMS, en date de 1958, se termine par ces considérations édifiantes à propos des rapports entre dirigeants et savants: «Enfin, si l'on considère la position des dirigeants et des autorités, il y a peu d'espoir qu'une forme quelconque d'action et d'éducation sur le plan de la santé mentale amène une modification générale de leurs attitudes. (…) Cependant, du point de vue de la santé mentale, la solution la plus satisfaisante pour l'avenir des utilisations pacifiques de l'énergie atomique serait de voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s'accommoder de l'ignorance et de l'incertitude et qui, pour citer Joseph Addison, le poète anglais du XVIII° siècle, saurait 'chevaucher [dans]l'ouragan et diriger la tempête' ».

Deux remarques

      l'on traduit cette belle déclaration, elle signifie que l'énergie atomique civile a besoin, pour prospérer, que les dirigeants ne cherchent pas à savoir et se préparent à gérer des catastrophes par avance acceptées.
     On est obligé de conclure que la démocratie n'a pas à s'exercer en ce qui concerne l'énergie nucléaire: car les élus, acceptant l'ignorance, gèreront en se contentant d'appliquer les décisions d'experts non-élus ( comme ceux de l'AIEA à Fukushima).

*

Les chiffres qui effacent l'homme

     Le Chernobyl Forum (2003-2005) formule ainsi ses prédictions concernant l'état de santé des « personnes ayant été plus spécifiquement exposées » : « la hausse possible de la mortalité par cancer provoquée par cette exposition aux radiations ne pourrait pas dépasser quelques petits pour-cents. Cela pourrait finalement représenter jusqu'à 4000 cancers mortels… »

Examen logique

     laissons de côté le caractère scandaleusement faux de cette évaluation. Même si elle était vraie, elle devrait susciter l'indignation! La vie humaine est réduite à des chiffres, ce qui lui ôte tout caractère individualisé, et réduit le crime à un simple calcul. Des « petits pour-cents », ce n'est rien! (Ainsi les déportés étaient-ils réduits à des nombres inscrits sur leur chair avant d'être exterminés). Mais la traduction qui suit – 4000 morts – devrait faire réfléchir. C'est plus que le nombre de morts du World Trade Center, l'attentat terroriste meurtrier qui a traumatisé le monde occidental… D'où vient l'indifférence à l'égard de ce chiffre ?
     Entrer dans le débat sur les chiffres est certes une nécessité. Mais c'est accepter une vision purement comptable dont la conséquence perverse est de faire oublier de quoi – de qui – on parle. Voilà pourquoi le regard d'un non-scientifique peut être irremplaçable dans certains cas. Les controverses spécialisées ne sont pas de son ressort, et ne le détournent pas de l'essentiel: la réalité humaine dissimulée par les chiffres. Ce que voit le non-scientifique, c'est que pour les nucléocrates, il y a un certain nombre de morts qu'ils considèrent comme dérisoire et sans importance: 4000, peut-être plus?… On devrait leur demander où ils situent leur plafond d'acceptabilité…

*

« Tout ce qui ne tue pas rend plus fort »

     Gerry Thomas, directrice de la Chernobyl Tissue Bank à Londres, analyse12) ainsi l'accroissement des cancers de la thyroïde provoqué par la contamination radioactive, seule conséquence que n'ont pu nier les nucléocrates: « Finalement, le cancer de la thyroïde est facilement soigné (…) De nos jours, avoir un cancer ne signifie plus mourir ». Ouf ! Tout va bien !

Examen logique:

     Être opéré, subir radiothérapie et chimiothérapie, vivre sous traitement permanent pour remplacer l'organe qui a dû être enlevé, c'est sans importance, du moment que l'on n'en meurt pas! Oui à la maltraitance, du moment qu'elle ne tue pas!

EXAMEN DE FAITS SIGNIFICATIFS

« Ne laissez pas les intellectuels jouer avec les allumettes » (Prévert)

     On s'est lancé dans le développement d'une activité humaine créatrice de déchets hautement toxiques – et ce, pour des millions d'années en ce qui concerne certains de ces déchets - avant de savoir si on pourrait éliminer leur toxicité.

Qu'en déduire ?

     Qu'on est en présence de fous dangereux et irresponsables.
     Dire, comme n'ont cessé de le faire les adorateurs du nucléaire, « la science trouvera », relève de la pensée magique, non de la rationalité dont ils se réclament.
     Qu'a donc trouvé « la science »? Enfouir ces déchets. Traduction : On met la poussière sous le tapis.

*

« Ne laissez pas les intellectuels... » (bis)

     Le non-scientifique, réfléchissant à la question des déchets, s'aperçoit qu'il faut y inclure les centrales nucléaires arrivées au terme de leur utilisation. Or leur démantèlement pose des problèmes considérables, que les promoteurs du nucléaire ne savent pas gérer. En d'autres termes, on a construit des usines d'un type nouveau, posant un problème nouveau – la contamination radioactive irréversible et massive des matériaux les constituant– avant d'avoir déterminé comment on pourrait répondre à ce problème nouveau.

Suggestion malveillante

ertes, le raisonnement qui amène à prolonger la vie des centrales nucléaires au-delà de leur durée prévue est essentiellement économique, d'une nature très classique pour tout ce qui touche aux infrastructures: elles coûtent très cher, il faut les faire durer. En outre, leur renouvellement coûte plus cher que leur maintien en service. Mais on ne peut que constater qu'en retardant le moment de fermer les centrales nucléaires existantes, les nucléocrates retardent du même coup la mise en évidence de leur imprévoyance et leur incurie. Cela tombe bien!

Examen logique des deux derniers points

une génération de décideurs a créé un problème dont elle n'avait pas la solution et a laissé aux générations qui la suivraient le soin de le résoudre. N'y a-t-il pas là une perversion, voire un renversement, du lien transgénérationnel? Aux enfants de réparer les dégâts causés par leurs parents immatures…

*

Dormez tranquilles, braves gens !

     Jacques Lochard, un des grands pontes du projet ETHOS13), membre de la CIPR, s'insurge contre l'évacuation prétendument abusive des populations en ces termes:  « On ne va pas évacuer contre leur gré des centaines de milliers de personnes pour les protéger d'un risque minime. »      Encore une fois, le camouflage prend l'apparence de la philanthropie: il s'agit de respecter la liberté des gens qui ne veulent pas partir de chez eux! Pourquoi ne veulent-ils pas partir? Sont-ils tous volontaires pour rester? Qu'est-ce que le « risque minime » dont parle Lochard? Qui a décrété que ce risque était minime? Ne soyons pas trop curieux… C'est plus dangereux que d'être irradié!

*

Pas de panique !

     Après l'accident de Tchernobyl, le bulletin d'avril 1987 de l'AIEA précise, à propos de l'évacuation des populations hors des zones contaminées: « la sélection des niveaux de danger impliquant l'introduction de telle ou telle mesure de protection ne doit pas être seulement basée sur des considérations quant au risque biologique d'une exposition aux radiations, mais aussi sur l'effet psychologique négatif et la nocivité pour la santé publique qui pourraient résulter de la mise en oeuvre d'une mesure donnée ».

Traduction

     Il vaut mieux laisser les gens vivre dans des zones dangereuses pour leur santé que de leur faire peur en les évacuant.
     Un avantage de cette option, c'est qu'elle dissimule l'ampleur du désastre. Moins on évacue, plus les conséquences de l'accident paraissent minimes !
« Sur les noires couleurs d'un si triste tableau
Il faut passer l'éponge et tirer le rideau »
(Rodogune de Corneille)14)
     Soulignons cependant que cette explication donnée par l'AIEA constitue en même temps un AVEU: on a laissé sciemment des populations vivre dans des zones où existe un « risque biologique » dû à « une exposition aux radiations ».

*

« Le veau d'or est toujours debout ! » (Faust de Gounod)

     Le Principe d'Optimisation, ardemment défendu par le Dr Henri Jammet15), conditionne les mesures de protection radiologique à leur coût, comparé à celui des dommages sanitaires qu'elles éviteraient, quand rester dans les limites des doses légales n'est plus tenable.

Traduction

     On ne protège pas quand cela coûterait plus cher que de gérer ensuite les dommages sanitaires.

*

« Circulez, il n'y a rien à voir! » (Coluche)

     Le Japon a adopté une loi « de protection du secret spécial d'Etat » le 6 décembre 2013. Selon cette loi, tout élément relatif à la sûreté des centrales nucléaires et aux conséquences d'un accident sur les populations relève désormais de la diplomatie étrangère, de l'anti-espionnage et de la lutte anti-terroriste. Ainsi, quiconque voudra dévoiler, voire même simplement étudier, les effets de la catastrophe de Fukushima se verra passible de 5 à 10 ans de prison !

*

Assurons-nos arrières

     L'AIEA a proposé un accord qualifié de Practical Arrangements à la Préfecture de Fukushima, au Ministère japonais des AE et à l'Université médicale de Fukushima. Dans les clauses de cet accord figurent – parmi d'autres- celles-ci :
8)- chaque partie assure la confidentialité de toute information classée confidentielle par l'autre;
(10)- le gouvernement japonais accepte l'accord sur les privilèges et l'immunité de l'AIEA.

Examen logique

     La confidentialité n'étonne pas. Elle est dans la droite ligne de l'attitude déjà rencontrée sur ce sujet… Mais soulignons cette «immunité» que se garantit l'AIEA: c'est une clause classique qui protège tout fonctionnaire expert international dans l'exercice de son mandat onusien. Mais elle prend une résonance bien particulière quand il s'agit de santé publique et d'atome, car s'assurer l'immunité dans ce cas, c'est envisager un possible délit, voire un crime, d'avance impunis!

UNE MISE EN CAUSE DU DOGME DE L'IMMACULEE SCIENCE

Renversons les idoles

     La science bénéficie d'une image de marque d'humanisme, de philanthropie, de désintéressement qui fait que l'on ne peut soupçonner ses pratiquants de mensonges ou de crimes délibérés. Or la naïveté n'est plus acceptable après ce que nous a montré le XX° siècle. Il est bien connu, par exemple, que des médecins ayant prêté le serment d'Hippocrate ont fait des expériences atroces sur les cobayes humains des camps de concentration. On sait aussi que des expériences ont été faites sur des citoyens américains pour tester l'effet de la radioactivité sur leur organisme, et ceci sans leur demander leur avis ni même les prévenir. Ces exemples, parmi beaucoup d'autres, interdisent dorénavant de considérer les scientifiques comme intrinsèquement bons et honnêtes, à moins de préférer mettre la tête dans le sable !

*

Science et « total-nucléarisme »

     16) N'oublions pas que la pratique de la science et le statut qui en découle pour ses pratiquants leur donnent un pouvoir. Comme tout pouvoir, il entraîne des dérives et des abus qui peuvent aller jusqu'au totalitarisme. Le totalitarisme est un système d'oppression et de massacre fondé sur l'adoration d'une loi ou d'une valeur considérées comme supérieures à la vie humaine: la vérité unique et exclusive détenue par l'Eglise catholique (Torquemada et l'Inquisition), la suprématie de la race aryenne (Hitler et le nazisme), la dictature du prolétariat (Staline), le message absolu et univoque du Coran (l'islamisme). Pour les nucléaristes, l'énergie nucléaire est une activité sacrée au culte de laquelle la vie humaine peut être sacrifiée.

*

PROPOSITION DE LOI

     Décret n°1 :Tous les décideurs qui préconisent l'énergie nucléaire et travaillent à sa propagation sur la planète sont obligés de signer un texte où ils s'engagent à aller sur les sites des accidents majeurs qui se produiront pour y accomplir la tâche des « liquidateurs ».
     Décret n°2 : Une commission internationale est créée pour vérifier qu'ils respectent leur engagement quand adviennent les circonstances qui l'exigent, et pour les y contraindre s'ils s'y refusent.

Cette loi applique la règle suivante: « les conseilleurs sont les payeurs » !

Postface

     Cette analyse de quelques textes et commandements des nucléaristes reste ouverte. Elle n'épuise pas la matière abondante fournie par ces derniers. Le but que j'ai poursuivi en l'écrivant est de donner à chacun l'envie de poursuivre ce travail (jouissif) de démystification. Usez de votre esprit critique, ne nourrissez aucun complexe face aux grands prêtres du nucléaire à tout prix, et ne leur accordez surtout pas un crédit qu'ils ne méritent pas.
     Bien entendu, il ne s'agit pas de se satisfaire de l'ignorance et de se contenter d'un bon sens dénué d'informations précises et de connaissances de base. C'est pourquoi ce texte a été écrit avec la participation active d'Yves Lenoir, un scientifique. Ne nous reposons pas sur la conviction erronée qu'un non-scientifique ne peut pas comprendre le minimum nécessaire à une appréhension basique du problème! Il faut s'instruire autant qu'on le peut et ne pas laisser à d'autres le monopole de la réflexion, surtout quand on voit clairement quel mauvais usage ils en font !

*

     Les citations que j'analyse sont extraites en grande partie d'une conférence d'Yves LENOIR : Et si on parlait de radioprotection?, d'un texte de Thierry RIBAULT : Le désastre de Fukushima et les sept principes du national-nucléarisme, et de la thèse de Christopher JOLLY : Thresholds of Uncertainty: Radiation and Responsibility in the Fallout Controversy.

*

NOTES POUR INFORMATIONS SUPPLEMENTAIRES

     1- On a commencé à s'interroger sur la préparation d'une population à une catastrophe majeure dans la période la plus intense de la course aux armements dans les années 50. Voici une réflexion très lucide d'Eisenhower, que l'on trouve dans ses cahiers, écrite vers la fin de son second mandat. Extraits des archives de D. Eisenhower à propos de la guerre thermonucléaire, dans les années 56-58 :
“Plans are worthless but planning is absolutely invaluable.
“For a general thermonuclear war, however, neither plans nor planning has great value.
“The heavy casualties would undermine public support for the government and might result in the disintegration of the national government. This scenario might be avoided if the pu­blic is prepared emotionaly and psychologically…
“I was searching desperately to find the best thing for us to do at the present time in order to minimize the terrible results of a nuclear attack…
“The first priority of the government would be to protect the remaining population from the residual radiation. Given the depleted state of health care, the destruction of food sources, and the severe disruptions to  monetary, communication, trans­portation, and power systems, this would be difficult.
“The economy would suffer from complete paralysis, and government control, especially at the federal level, would be severely compromised.
“… there could be no possibility of our exercising a repre­sentative free government for two decades at the minimum.
“I emphasize again the vital need for an effective disarma­ment program.”

Transposition dans le cas d'un accident atomique ma­jeur (un réacteur contient autant de radioactivité qu'en produisent 1 000 explosions atomiques)
“Dans le cas de la destruction totale d'une centrale, aucun plan, ni aucune planification ne servent à grand-chose.
“La population pourrait perdre toute confiance dans le gou­vernement au point de provoquer la désintégration de ce der­nier. Ce scénario pourrait être évité en préparant le public sur les plans émotionnel et psychologique.
“Je cherche désespérément la meilleure chose à faire aujour­d'hui pour minimiser les terribles conséquences d'un ac­cident atomique maximal…
“Le gouvernement devrait prioritairement protéger le reste de la population de la radioactivité répandue partout. A cause de la désorganisation de l'ensemble des services de santé, des systèmes de transport, de fourniture de nourriture et d'électri­cité, ce serait difficile.
“L'économie pourrait endurer une paralysie complète et le contrôle gouvernemental, surtout au niveau central, serait sévè­rement compromis.
“… nous perdrions durant deux décennies au moins la pos­sibilité d'un exercice démocratique du pouvoir.
“J'insiste de nouveau sur le besoin vital d'un programme d'arrêt de l'exploitation de l'énergie atomique.”

2- Une partie des « élites » de la radioprotection est persuadée que l'Homme et la Nature ont une capacité d'adaptation aux radiations. Voilà ce que rapporte Yves Lenoir, qui participait avec l'agronome Patrice Miran à une réunion de travail le 18 avril 1988 dans le local du chef-lieu du raïon de Novozybkov (oblast de Briansk), près de la frontière Biélorusse. Parmi les participants : Eduard P. Shiker, médecin chef de l'hôpital du raïon et l'adjoint au maire chargé de l'agriculture, Valeri Nikolaïev). Novozybkov est l'une des villes les plus contaminées de Russie. Sa population n'a pas été évacuée.

     Vers la fin de cette conférence de travail, le radiobiologiste D. Popov, adjoint du Directeur de l'Institute of Radiation Hygiene de Léningrad et membre de la CIPR, V. Ramzaev, a déclaré: « Les gens s'adaptent parce qu'ils ne font pas attention, qu'ils vivent comme avant. Les gens qui ne font pas systématiquement le lien entre maladies et radiations s'adaptent. Ce n'est pas une théorie : c'est une observation ! On pourrait ne pas mesurer [la radioactivité], mais il le faut pour leur prouver que leur peur n'est pas justifiée. »

     Comme le constate Alain Bouc :
Il est très difficile d'enlever des cerveaux les approximations, les clichés et le prêt-à-penser. Il me semble que tout travail authentique de recherche met en lumière des réalités qui étonnent et qui heurtent et qui, de ce fait même, n'ébranleront  pas beaucoup les certitudes du lecteur moyen. Après un instant d'interrogation, il en revient à ses convictions antérieures.“
Essayons, nous, de ne pas être ce « lecteur moyen »…


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     Tous ces produits sont présentés en détail sur le Site Web officiel de l'association Enfants de Tchernobyl-Belarus
                Le mail des membres du comité d'administration


1) Universcience .tv, video visible sur le site.
2) Yves Lenoir: Président d'Enfants de Tchernobyl-Belarus, ingénieur retraité, membre en 1974-1975 du groupe de Travail – options techniques pour les déchets radioactifs, sous-groupe du Groupe interministériel d'évaluation de l'environnement. Anecdote rapportée dans sa conférence : Et si on parlait de radioprotection , lesproduitsdujardin Edit.
3) Pr Pellerin, Directeur du Service de Protection contre les Rayonnements Ionisants.
4) Directeur de recherche Biologique et Médicale au laboratoire national Argonne, qui dépendait de l'AEC. Il publia cet article intitulé The new Emotionalism in Research dans le Journal of Cancer Research, le 15 avril 1955
5) f. le Figaro.fr du 06/05/2011
6) CODIRPA: Comité Directeur pour la gestion de la phase Post-Accidentelle d'un accident nucléaire ou d'une urgence radiologique. Mise en place depuis 2005 par l'ASN.
7) Cette conclusion à laquelle mène le simple bon sens est confirmée par l'examen des textes qui suivent…
8) Directeur de la division biologie et médecine de l'AEC. Cette réponse est citée dans la conférence d'Yves Lenoir, Et si on parlait de radioprotection.
9) Nippon Foundation International Expert Symposium, colloque Radiation and health Risks, 11 et 12 septembre 2011 à Fukushima.
10) colloque déjà mentionné Radiation and health Risks.
11) FMU-IAEA International Academic Conference, Radiation, Health and Society, 21-24 novembre 2013, Fukushima
12) Libération, 12 mars 2012
13) Ethos in Fukushima, programme sous l'égide de la CIPR.
14) 'est aussi l'application du Principe d'Optimisation de la CIPR, examiné ci-après.
15) 1° chef du Service de Protection Radiologique du CEA en 1951, représentant de la France à l'UNSCEAR (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiations), vice-président de la CIPR (Commission Internationale de protection Radiologique).
16) Thierry Ribault, chercheur au CNRS, parle de « national-nucléarisme ».
base_documentaire/articles-2014/etb-092.txt · Dernière modification: 2015/04/09 22:10 par emache

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