base_documentaire:articles-2014:etb-163 [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

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Exposé d'Yves Lenoir à l'ENS de Lyon

Le diaporama et le commentaire associé sont disponibles sur demande à l'auteur

TCHERNOBYL … 27 ANS APRÈS …, Yves Lenoir ETB.

Préambule

     Pérégriner en territoire radiocontaminé c'est entrer en des lieux où tout espoir d'une bonne vie est perdu pour très longtemps.

Yves Lenoir

     L'ennemi, cette radioactivité particulière dans ses modalités biochimiques et rayonnantes à la­quelle l'évolution de la vie n'a pas été soumise depuis des milliards d'années, cette radioactivité contre laquelle la sélection naturelle ne nous a donc pas armé, cet ennemi est tapi partout et nulle part. Il ne fait rien, il attend, sans attendre, qu'une plante l'absorbe. La chaîne de la transmission vers nos assiettes commence là. Elle peut être shuntée un jour de vent par temps sec, pendant un incendie, ou via la fu­mée d'une cheminée qui tire mal. Les particules seront inhalées ou bien souilleront peau, vêtements et sans doute le pelage de l'animal familier. 3200 Bq de Cs137 pèsent un milliardième de gramme… l'en­nemi n'a pas besoin de camouflage.
     On peut pérégriner dans ce genre de territoire en touriste voyeur, en journaliste à la recherche d'images chocs, et se mettre en scène tel un explorateur au milieu de la jungle, ce qui est d'autant plus obscène qu'on ne risque quasi rien. On n'y apprendra rien, strictement rien. Même avec un compteur de Geiger.
     Les maux induits chez leurs habitants, chez les enfants surtout, sont en général diffus, peu specta­culaires, voire si indirects qu'il faut beaucoup de perspicacité pour les déceler. Je pense ici à la défi­cience du développement cognitif mesurée dans la génération des enfants suédois exposés in utero en 1986 durant les semaines 8 à 25 de l'embryogenèse.
     L'injustice subie est indicible. Je la ressens ainsi pour les centaines de milliers de personnes dont le destin est et sera estampillé Tchernobyl, de génération en génération. La lassitude et l'oubli sont les meilleurs alliés du vainqueur invisible. L'injustice devient fatalité. Les responsables respirent. DIAPO1Diapo 01
     Comment se satisfaire de donner de bons conseils de comportement ; de concevoir et distribuer un matériel pédagogique particulier destiné à normaliser les existences ? Et, peut-être, de quêter secrète­ment remerciement et considération…? Comment peut-on tirer satisfaction de jouer cette mascarade ?
     Cet assistanat au rabais entérine l'injustice, pour solde de tout compte. Il anticipe, et le dit, la répé­tition de tels désastres en en banalisant par avance leurs inexorables conséquences. Retour d'expé­rience, que n'a-t-on entendu à propos de Tchernobyl ces derniers temps. Des bataillons de technocrates au petit pied s'y emploient, comme un chœur de diacres exorcisant les penchants fan­tasques d'un dieu destructeur. Qui sont responsables en premier ? Les physiciens ? Les ingénieurs ? Les politiques et les inves­tisseurs ? L'opinion qui réclamerait la molesse d'un confort presse-bouton ? À n'importe quel prix…
     Les premiers cités, pas vraiment. Pas autant que ceux qui ont consacré leur vie à rendre la radioac­tivité et l'atome désirables. L'Histoire est formelle : c'est parmi les médecins qu'il faut cher­cher les for­gerons de l'idéologie atomique et les Diafoirus acharnés à nier les conséquences des acci­dents.
     Pérégriner dans les territoires mentaux radiocontaminés des vrais responsables est un peu l'ob­jet de cet exposé, tout en parcourant ces territoires où leurs conseils autorisés ont maintenu des hommes.


1. Introduction

     La double explosion du réacteur N° 4 de la centrale atomique Lénine de Tchernobyl a répandu dans l'environnement proche et lointain des retombées radioactives équivalentes à celles de plusieurs centaines d'explosions de bombes atomiques. Elles s'ajoutent à celles des tests atomiques. DIAPO 2Diapo 02
     Il n'y a pas un mais toute une variété de territoires radiocontaminés à considérer, depuis le site de la centrale jusqu'à des régions éloignées de plusieurs milliers de km comme la Scandinavie, l'Autriche, l'Allemagne, l'Italie, la Grèce et, à un moindre degré la France, les Pays Baltes, la Grande-Bretagne etc… Bien entendu les pays les plus touchés ont été la Biélorussie, la Russie et l'Ukraine. DIAPO 3Diapo 03
     La concentration des dépôts de Cs137 en un lieu dépend de celle du ou des nuages qui l'ont balayé et de l'intensité des précipitations en ces circonstances. Elle ne rend donc pas compte des contamina­tions internes des habitants lors du passage du nuage, notamment par l'I131. Or des observations sug­gèrent que ce radioisotope sensibilise d'une façon toute particulière l'organisme quand bien même il ne provoquerait pas les maladies thyroïdiennes graves comme la thyroïdite de Hashimoto1) ou le cancer.
     Tous ces éléments et bien d'autres sont constitutifs du destin des personnes ayant été touchées par Tchernobyl et pas seulement de celles contraintes de rester dans des régions dont les sols ont été pol­lués. Leur descendance est également affectée, surtout celle des liquidateurs.
     Nous avons affaire à des données partielles. Elles n'ont pas été sélectionnées. Les aléas d'une his­toire complexe et conflictuelle sont responsables de cette incomplétude. On relèvera d'emblée l'iro­nique sort qui s'acharne sur l'étude des séquelles des irradiations mili­taires et accidentelles.
     Dans le cas des premières, les cohortes des survivants sont relativement réduites, même à Hiroshi­ma et Nagasaki où, de plus, les conditions socio-culturelles ont perturbé la collecte des don­nées. En re­vanche les populations victimes des secondes se comptent par millions. Mais c'est la volonté politique de reconnaître les dommages et d'approfondir la connaissance à leur sujet qui fait défaut. Dans un cas on peut regretter le fiasco complet de l'étude des conséquences génétiques des bombardements d'Hiro­shima et Nagasaki. Dans le second, on peut parler de désastre scientifique global, ce qu'en tant que res­ponsable de l'association Enfants de Tchernobyl Belarus je ne cesse de regretter.
     J'ai personnellement suivi d'assez près l'accident de Tchernobyl. J'ai été amené à me rendre en 1988, 89 et 90 dans les zones les plus touchées, y compris dans le bâtiment des blocs 3 et 4 de la cen­trale. Ayant rencontré avant Tchernobyl dans un cadre officiel les plus hauts responsables de la radio­protection français, notamment le Docteur Henri Jammet et le Professeur Pierre Pellerin, j'ai pu appré­cier leurs motivations et leur façon de voir les choses, qu'ils partageaient — ils sont décédés — avec l'ensemble de leurs condisciples dans les organisations internationales, UNSCEAR, CIPR, AIEA, IRPA etc. Vous avez là les constituants personnels, institutionnels et idéologiques de ma grille d'analyse.
     Les données les plus détaillées sur les liquidateurs ont été fournies par le Ministère de la santé ukrainien et concernent l'immense cohorte envoyée par ce pays.
     Celles sur la santé des enfants et les informations connexes sont pour la plupart d'origine biélo­russe : officielles, celles publiées par les registres nationaux de cancer et des malformations ou dérivant des recherches menées par l'Institut médical de Gomel entre 1990 et 1999 ; mais aussi indépendantes, qu'elles proviennent de l'Institut BELRAD ou de médecins hospitaliers.
     La bataille de Tchernobyl devait être menée. Elle l'a été dans l'urgence. Des troupes nombreuses engagées sur un terrain totalement investi par l'ennemi radioactif ont reçu d'énormes doses de rayonne­ments. À la guerre il y a des pertes : le combat contre la radioactivité n'en aurait-il pas provoquées ?
     Les civils auraient dû être évacués dès la contamination de l'environnement mesurée. Les déplacements ont été insuffisants ou tardifs. Le désastre sanitaire procède de la négation a priori du risque radiologique. Le bilan du manquement à l'obligation de protéger ceux que l'on a poussé à exposer ne sera jamais clos.\\


2. Souvenirs de la grande bataille, le destin des liquidateurs

     Des témoignages, des reportages et des documents filmés témoignent du combat dantesque qu'ont mené des centaines de milliers de jeunes recrues du contingent et de réservistes envoyées par toutes les républiques de l'URSS. J'ai reçu récemment la copie d'un DVD pris sur le bureau du Ministre de Tchernobyl à Kiev. On y trouve huit petites séquences de propagande pour la plupart tournées avant la fin de la construction du sarcophage. Pure propagande de guerre, mais en cela elles ne peuvent occulter ce que pérégrinations en territoire radiocontaminé peut signifier dans un tel contexte : il y allait de l'exhaltation de l'héroïsme des combattants.
     Vous pouvez en visionner un montage de 15 minutes sur le site de notre association sous le titre choisi par le réalisateur pour l'une de ces séquences : « It Has Been ». Un commentaire aide à le situer dans le contexte de l'époque.
     Nous offrons aussi sur notre site le film « Le Sacrifice » tourné entre 1991 et 2001 et réalisé pour la télévision suisse par Emanuela Andreoli et Wladimir Tchertkoff. Il suit une petite équipe de liquidateurs dont le dernier survivant décède en 2001. Je considère que leur fin de vie, loin de Tchernobyl, fait néanmoins partie de leurs pérégrinations en territoire radiocontaminé car ils ont emporté cette contamination dans leur chair qui en a été peu à peu consumée. Les maux qui les ont tués sont inconnus des médecins ordinaires. Mention n'en est pas faite dans les savants rapports de l'UNSCEAR et de la CIPR. Et pour cause : les témoignages sont formels, aucune recherche scientifique sur la dégradation de leur santé n'a accompagné leur calvaire. Le refus de savoir, sinon de faire savoir, est un des grands invariants de la radioprotection institutionnelle dès lors que des effets non prévus dans sa Bible se produisent. Il n'y a pas que le refus de savoir. Le refus de chercher aussi, lorsque le dogme annonce que cela se révélerait vain. En voici un exemple vécu. C'était en avril 1974 à la fin d'une réunion officielle dans un cadre interministériel, consacrée à la question des déchets radioactifs. Le Dr Delpla, Pt du Comité de radioprotection d'EDF, à qui succédera Maurice Tubiana, le Dr Henri Jammet et le Pr Pellerin venaient, disons par euphémisme, de relativiser le danger des radiations. J'ai demandé à Pierre Pellerin pourquoi son service, à l'instar des études menées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ne lancerait pas une recherche épidémiologique sur la cohorte bien identifiée des professionnels exposés aux rayonnements ionisants dans l'industrie atomique nationale. Sa réponse ne s'oublie pas : “Pourquoi chercher puisqu'on ne trouvera rien !”. Puis il s'empressa d'ajouter : ”De toutes façons les médecins sont incapables de rédiger un certificat mentionnant la cause exacte d'un décès”. DIAPO 4Diapo 04
     A défaut d'études scientifiques systématiques on dispose de données épidémiologiques assez détaillés sur les liquidateurs ukrainiens. Une comptabilité déprimante, elle aussi écartée de leurs rapports officiels qui font autorité par les responsables de la radioprotection institutionnelle. DIAPO 5Diapo 05
     Les statistiques démographiques de la Banque Mondiale apportent un éclairage troublant sur la mortalité périnatale dans les républiques ayant envoyé des liquidateurs à Tchernobyl. Les pays baltes ont eu moins de retombées que la Suède et la Finlande et, pourtant la mortalité infantile y a augmenté au cours des 20 ans qui ont suivi Tchernobyl, période durant laquelle les liquidateurs avaient une femme en âge d'avoir un enfant. Même constat très net pour le Belarus et l'Ukraine. DIAPO 6Diapo 06
     La mort des enfants en prime pour avoir pérégriner à Tchernobyl en 1986-87 ? La question mérite d'être posée. Mais aucune étude épidémiologique ciblée n'a été menée pour y apporter réponse. Ainsi s'élargit et s'approfondit le trou noir des connaissances sur les conséquences de Tchernobyl.
     De toute manière il nous faut laisser le dernier mot à l'UNSCEAR :

     3. Possible genetic effects of radiation exposures resulting from the Chernobyl accident or from living in the vicinity of a nuclear power plant
     16.The search for genetic effects associated with Chernobyl exposures in Belarus or Ukraine, which had the highest contamination, and in a number of European countries provide no unambiguous evidence for an increase in the frequencies of one or more of the following: Down's syndrome, congenital anomalies, miscarriages, perinatal mortality, etc [sic!]. ;#;UNSCEAR 2001 Report, Annex : Heredetary effects of radiation;#;


3. Germe du désastre : les radioprotecteurs de la CIPR sèment leurs graines

     Pendant qu'à quelques dizaines de mètres d'altitude des responsables de la sûreté atomique sovié- tique et des physiciens nucléaires examinaient les ruines fumantes du réacteur, pendant que les soldats débarrassaient à la main et à la pelle les toits encombrés par les débris projetés par l'accident, les radioprotecteurs s'activaient pour contrôler l'information et limiter autant que possible les mesures de protection des populations.
     En France on a un bouc émissaire bien pratique, le Pr Pierre Pellerin. Et beaucoup croient qu'il était un cas singulier, une espèce de forcené inconscient et irresponsable. Il n'en est rien. A l'époque de Tchernobyl il est membre de la délégation française à l'UNSCEAR (85-94), avec Henri Jammet comme représentant officiel ; il était aussi membre de la Commission 3 (Radioprotection médicale) de la CIPR (59-98), du Comité scientifique et technique d'EURATOM (83-95), consultant de l'OMS (59-décès) etc. C'est donc un homme bien intégré dans le système international de connivence où il cumule les responsabilités. Sa charge de chef du SCPRI, qu'il a fondé 30 ans auparavant, l'oblige cependant à concentrer son action sur l'information de l'opinion publique française et à faire pièce aux bruits alarmants suscités par les mesures de protection prises par nos voisins allemands, suisses et italiens.
     Le français qui a le plus influé sur le destin des habitants des territoires contaminés est le Docteur Henri Jammet. Il a été le premier chef du Service de Protection Radiologique du CEA en 1951. Il est représentant de la France à l'UNSCEAR, vice-président de la CIPR (dont il a présidé le Comité IV chargé de l'application des recommandations de 62 à 85), et actif dans de nombreuses associations et comités. Il a été un ardent promoteur du Principe d'Optimisation qui conditionne les mesures de protection à leur coût relativement à celui estimé des dommages sanitaires évités quand rester dans les limites de dose légales n'est plus tenable, comme c'est le cas après un relâchement massif de radioactivité.
     Dès le 28 avril, H. Jammet prend contact avec L. Ilyin, directeur de l'institut de biophysique, vicePt AdS URSS, membre de la CIPR et chargé de la radioprotection de l'URSS. Il participe à la première réunion internationale d'experts le 6 mai, sous la direction du président de la CIPR, Dan Beninson (par ailleurs chef de la délégation argentine à l'UNSCEAR). Le groupe se contente de déconseiller l'usage de l'eau de pluie et de surveiller la radioactivité des aliments. Il ne propose pas d'évacuations [B. Lerouge, Tchernobyl, un “nuage” passe, L'Harmattan 2008, p.189]. La distribution d'iode n'est pas évoquée.
     Durant ces journées cruciales, disposant des mesures de radioactivités effectuées sur un vaste territoire touché par Tchernobyl, Vassily Nesterenko tentait en vain d'obtenir de porter de 30 à 100 km le diamètre de la zone à évacuer. Le physicien tentait de protéger ceux que les médecins exposaient !
     Revenons à Henri Jammet. Il avait en fait obtenu un ordre de mission du gouvernement français pour, selon ses propres mots, “guider les autorités européennes vers une politique d'information et de décision un peu plus cohérente…“. De retour à Paris il fit publier le 4 juin 1986 par le journal Le Monde, pleine page, le récit de ses observations et recommandations.
     Pour ce qui concerne l'URSS, la population à risque se réduit, selon lui, aux ”habitants des villages les plus proches de Tchernobyl (un millier de personnes)… qui… devront faire l'objet d'une surveillance médicale, sans que l'on puisse dire, dès à présent, avec certitude que l'irradiation ainsi subie aura des suites quelconques pour leur santé“. Précisant son exposé il ajoute : “A plus grande distance de la centrale (à Kiev, par exemple, ou dans les villes et les villages d'Ukraine qui se trouvaient dans le sens du vent) un constat de contamination radioactive réelle a pu être fait. Ce degré de contamination, pas plus que ceux observés en Pologne et dans d'autres pays atteints par les retombées, n'entraîne aucune conséquence clinique et ne requiert donc aucune mesure particulière.”
     L'un des experts internationaux les plus influents s'exprime ainsi à l'indicatif. Il énonce des certitudes, celles sur lesquelles seront basées les imminentes prévisions officielles de l'absence quasi totale de séquelles sanitaires des retombées de l'accident. Lui et ses pairs s'emploieront ensuite à confirmer ces prévisions, c'est-à-dire à juger la validité de toutes les observations ultérieures sur l'évolution de la santé des populations non évacuées pérégrinant çà et là dans les territoires contaminés par Tchernobyl.
     Certains ont voulu dédouaner ces experts (qui ne demandaient rien…) en prétendant que les données sur les retombées manquaient. C'est stupide. La situation radiologique était connue. DIAPO 7Diapo 07 et DIAPO 8Diapo 08


4. Rappel historique : vous avez dit « clinique » Dr Jammet !

     Depuis quelques années, à temps perdu, je pérégrine dans l'histoire de la radioprotection. Il s'agit de chercher réponse à cette question lancinante : comment expliquer le déni officiel de 99% des séquelles sanitaires de Tchernobyl ? Cette histoire commence avec la découverte des rayons X et de la radioactivité, il y a bientôt 120 ans. Gardons en les grandes lignes.
     Les hommes et les femmes de la radioprotection ont été élevés dans la fascination générale qu'exerçaient la radioactivité puis, l'énergie atomique. Le radium comme fortifiant imaginaire a cédé la place à Atoms for Peace, Contributing to Peace, Health and Prosperity, selon la devise de l'AIEA reprise d'une stance du discours du Pt Eisenhower le 6/12/1953 devant l'AG de l'ONU à New-York.
     L'appât du gain au service d'intérêts économiques particuliers ne sauraient expliquer l'activisme admirable de tous ces experts réunis dans l'UNSCEAR et/ou, plus souvent ET que OU d'ailleurs, cooptés par leurs pairs de la CIPR. Le cas du Pr Natalya Shandala, conseillère en communication de ROSATOM, élue à la Commission Principale de la CIPR en 2009, reste une exception. Une culture et une idéologie les soudent. Le renouvellement des troupes en procède.
     Ces personnes sont pour la plupart très compétentes dans les disciplines radiobiologiques, mais pas toutes. En effet, après l'accident de Tchernobyl, des économistes, sociologues et communicants ont été appelés pour mettre en œuvre la doctrine ALARA et le Principe d'Optimisation. C'est ainsi que la présidence de la Commission 4 de la CIPR a échu à Annie Sugier, qui avait commencé sa carrière au Dpt des Méthodes du CEA, puis, en 2009, à un économiste universitaire, Jacques Lochard, qui est aujourd'hui à Fukushima, payé pour normaliser le comportement des habitants des zones contaminées. Pérégriner en territoire contaminé, oui, mais pas n'importe comment !
     La contrainte financière s'impose sans conteste, étrangère aux états d'âme, ce que Dan Beninson — alors Pt de la CIPR, rappelons-le — expliquait sans détour à un opposant à la règle des 35 Rems lors d'un débat public à Minsk au printemps 1989 : “Vous n'avez pas d'argent ?… donc vous n'avez pas de problème !” (rapporté par le journal Sovietskaya Bielorossia).
     Cependant, idéologie et contingence ne suffisent pas. Une théorie, celle qui a dès l'été 1986 annoncé le bilan sanitaire de Tchernobyl, récuse toute falsification poppérienne. D'où tire-t-elle sa force ? De la Science ? Certainement pas. La pratique scientifique est basée sur le doute et l'ouverture aux enseignements du réel. De la volonté de nuire à l'Humanité ? Ce serait faire à tous ces militants dévoués, imbus de cette théorie, un bien mauvais procès. Non elle tire sa force d'un tri historique. Un tri qui a vu l'influence des partisans de la prudence, essentiellement des généticiens, annihilée par celle de leurs opposants, radiologues, radiobiologistes et radiothérapeutes, à l'issue des controverses scientifico-politiques qui les ont vus s'affronter entre 1940 et 1958. DIAPO 9Diapo 09
     En France l'histoire de la radioprotection reste hagiographique, nimbée du souvenir cultuel de Marie Curie. Il n'en est pas de même aux Etats-Unis où ont été publiées des thèses abordant le sujet sous divers angles. Le Manhattan Project, les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki suivi des travaux de l'ABCC, puis la polémique sur les retombées des tests atomiques, amplifiée par celles du test BRAVO de la série Castle à Bikini, le 1er mars 1954, constituent les jalons essentiels de cette histoire. Elle se déroule en pleine Guerre Froide. Evitons le péché d'anachronisme. Aujourd'hui l'énergie atomique vivote et peine à préserver sa petite part de l'énergie finale consommée sur Terre. A l'époque, personne n'en contestait l'avenir. Les chefs de file des généticiens inquiets, H. Müller, découvreur du pouvoir mutagène des rayons ionisants en 1927, ou A. Sturtevant, le scientifique qui osa amener le débat sur la place publique, étaient eux aussi persuadés qu'il fallait développer l'énergie atomique. DIAPO 10Diapo 10
     On peut très grossièrement résumer ce qui divisaient les scientifiques par la détermination de la dose doublante, celle qui statistiquement doublerait le taux de mutations génétiques. On a évité de reconnaître l'échec de la coûteuse étude des conséquences génétiques menée à Hiroshima en concluant qu'il n'y avait pas d'effet autre qu'une modification du sex-ratio. La position des généticiens s'en est trouvée affaiblie. Leurs contradicteurs firent finalement valoir que sauf “à céder à l'émotion”, en l'absence d'effets cliniques observables et compte tenu d'accroissements de cancers et de mutations indiscernables, les faibles doses devaient être considérées comme inoffensives. Les bases de la doctrine !


5. L'association “caritative” CIPR ne respecte pas un de ses engagements

     Au milieu des années 50 les institutions internationales de la radioprotection sont aux mains des vainqueurs de la controverse sur la dose doublante. Ils en fixent l'esprit, les méthodes et la doctrine. L'année 1958 met un point final officiel au conflit. Selon le Rapport N° 151 de l'OMS, la contestation du développement de l'énergie atomique à des fins pacifiques relève de la santé mentale. L'annexe H du premier rapport de l'UNSCEAR réfute très largement le contenu du rapport non numéroté “Effets génétiques des radiations chez l'Homme” dont H. Müller avait réussi à imposer de haute lutte la publication par l'OMS l'année précédente.
     Le seul détriment sanitaire à attendre des faibles doses de radiation est un accroissement des cancers et des mutations génétiques, mais dans une proportion indétectable en pratique.
     On sait que l'UNSCEAR ne fait pas de place aux avis minoritaires dans ses rapports. Des conflits peuvent animer ses sessions, notamment depuis la publication en 2012 des papiers de Kendall et de Pierce sur les augmentations de leucémies dues aux très faibles doses de radiation car ils contredisent la conclusion spécifique sur le sujet, numérotée D271, p. 185 de son rapport 2008. Ces conflits restent privés. Le meneur du jeu, Abel Julio Gonzalez, qui a succédé à Dan Beninson comme représentant de l'Argentine, garde le dernier mot.
     Les conséquences sanitaires observées dans les populations vivant dans les régions touchées par les retombées de Tchernobyl ne pourraient-elles pas cependant trouver une instance qui les examinerait ? À cette question la CIPR apporte une réponse de principe, “OUI”. Sauf à se méprendre sur sur le sens de la phrase ci-après tirée de l'introduction de ses Recommandations 2007 (Publication N° 103) : “La Commission prend également en compte les avancées rapportées par les organisations nationales”.
     Cette Publication N° 103 était très attendue. Comment vingt ans après Tchernobyl allaient avoir évolué les recommandations de la Commission ? Si l'on s'abstrait des clauses de style : rien n'a changé. Tchernobyl n'est cité qu'une fois et uniquement dans la bibliographie, à propos de la question des cancers de la thyroïde, selon un critère de choix transparent : Likhtarev & al. 2003, Incertitudes dans la reconstruction des doses thyroïdiennes après Tchernobyl.
     On ne s'étonne alors pas que les contributions nationales des services officiels biélorusses ne soient pas citées, ni celles de G. Lazjuk, directeur le l'Institut biélorusse des maladies héréditaires qui tient un registre exhaustif depuis 1953, ni celles d'A. Okeanov, de l'Institut de recherche en médecine des rayonnements et endocrinologie et responsable du Registre des cancers de la République du Belarus. Un registre qui existe depuis 1971… Okeanov est l'auteur d'études fondamentales sur l'accroissement de l'apparition de cancers chez les liquidateurs et dans les populations “pérégrinant” dans les territoire radiocontaminés par les retombées de Tchernobyl. Le Dr Angelina Nyagu n'est, elle non plus, pas citée dans la liste des références.
     L'UNSCEAR non plus ne tient pas compte des publications des deux responsables scientifiques biélorusses ni du rapport du Ministère ukrainien de l'état de santé des liquidateurs survivants.
     Nous voici proches du terme de cette première partie de mon exposé. Je viens d'en bousculer un peu la chronologie, puisque je vais la conclure par un rappel des conclusions du Chernobyl Forum, dont les travaux ont été menés de 2003 à 2005 et le rapport final publié en 2006, un an avant la Publication CIPR N° 103. DIAPO 11Diapo 11
     La CIPR en tant que telle ne fait pas partie du Chernobyl Forum. Bien entendu ses publications sont citées et certains de ses membres sont impliqués avec une autre casquette. Cependant, il n'était pas interdit d'espérer qu'en tant qu'association indépendante elle allait se distinguer en apportant un peu de contradiction dans le bilan onusien officiel de Tchernobyl. Après tout, sa Constitution, révisée en 2002, laisse expressément la place aux avis minoritaires dans les publications. Un vœu hypocrite j'en conviens. Afficher une inaltérable unanimité, la cohérence qu'Henri Jammet s'était évertué à sauvegarder en mai 1986, est la règle d'or dans ce milieu. L'édifice ne résisterait pas longtemps à la moindre lézarde de sa façade. Tous le savent. La communication prime sur tout, et notamment la Science et ses exigences.


6. Le rapport du Chernobyl Forum, 2006 : ce séminaire est hors sujet

     Le rapport de 2006, dont l'autorité absolue n'échappera à personne, s'inscrit dans la continuité des discours sur les conséquences de l'accident. La partie affectée aux effets sanitaires comprend 167 pages dont 12 d'introduction, 47 de références et 13 consacrées à ce qui tourne autour des doses reçues par les liquidateurs et des syndromes aigus des radiations (SAR). Il reste 95 pages dont 32 sont exclusivement consacrées à la thyroïde ! L'attention accordée à la seule conséquence annoncée révèle un choix stratégique : celui de l'arbre qui va cacher la forêt. Stratégie reprise à Fukushima.
     Les graines du déni, prémisses de son contenu, ont été semées à peine l'accident maîtrisé.
     Le bulletin d'Avril 1987 de l'AIEA dédouanne élégamment la CIPR de la désinvolture dont elle a fait preuve en avril-mai 1986 :
     “Les différentes mesures pour protéger la population n'ont pas toutes la même importance, et cela s'applique également à l'effet psychologique défavorable qu'elles peuvent provoquer ; de ce point de vue, l'évacuation de la population est l'action la plus complexe que l'on puisse avoir à prendre.
     “Il s'en suit que la sélection des niveaux de danger impliquant l'introduction de telle ou telle mesure de protection ne doit pas être seulement basée sur des considérations quant au risque biologique d'une exposition aux radiations, mais aussi sur l'effet psychologique négatif et la nocivité pour la santé publique qui pourraient résulter de la mise en œuvre d'une mesure donnée.”

     Le rapport se poursuit par un compte rendu idyllique de l'état de santé des populations affectées par Tchernobyl, “confirmant (!!!) l'absence de déviations de ces groupes comparés au groupe de contrôle”.
     Et il conclut en annonçant avec une grande clairvoyance l'épidémie de radiophobie généralisée qui sera diagnostiquée l'année suivante (concept inventé par le psychiatre M. Sheaffer en 1985 pour TMI) :
     “Cette tension et cet état de stress chronique sont la cause du syndrome de radiophobie affectant une partie de la population ; dans la situation actuelle de radiation elles peuvent même faire peser une menace sur la santé plus grande que l'exposition aux radiations elle-même.”
     Autre exemple parmi des dizaines d'autres du souci de minimiser et nier par avance toute conséquence négative significative des retombées radioactives de l'accident, dans l'unique communication sur les séquelles de Tchernobyl présentée à la conférence organisée par l'UNESCO à Paris les 7-8 décembre 1987 sur le thème “La maîtrise des risques technologiques” on peut lire la phrase suivante :
     “Qui sait que, pour l'ensemble de la population soviétique, le «nuage» de Tchernobyl aura, au pire, des conséquences sanitaires équivalentes à ce que donnerait une cigarette donnée en prime pour dix paquets achetés ?”
     Revenons au rapport 2006 du CF. Son contenu rend implicitement hommage aux Madame Soleil de la radioprotection. Ce n'est pas le lieu d'en relever le détail des distorsions, omissions et mensonges. Ecartées les pages traitant de la thyroïde, tout est controversable à partir de données publiées.
     Contentons nous d'évoquer les chiffres de la mortalité parmi les liquidateurs (p. 99-103)
     Seules les données russes portant sur 61 000 personnes suivies entre 1991 et 1998 sont considérées comme étayées… Rappelons que le CF a travaillé de 2003 à 2005. Les 4 995 décès enregistrés correspondent à un taux légèrement inférieur à celui de l'ensemble de la population… Deux biais crèvent les yeux : 1°) on a affaire à une population plus jeune que la moyenne ; 2°) les chiffres sur la mortalité des liquidateurs ukrainiens prouvent que les décès ont fortement augmenté après 1996.
     Car les données ukrainiennes existent, on l'a vu. Elles sont officielles. Qu'en dit le rapport du CF :
     “One could also use the Russian data to estimate mortality for the Belarusian and Ukrainian emergency workers (74,000 and 291,000 persons, respectively) assuming the same distributions occurred. Such estimates, however, have not yet been made.”
     Le degré de crédibilité à accorder à l'ensemble du rapport dérive de cet exemple : des chiffres sont faux et on signale comme inexistantes des données gênantes. Ainsi procèdent l'UNSCEAR et la CIPR.
     Si les liquidateurs ne sont peu ou pas affectés, alors allons pérégriner gaiement là-bas… DIAPO 12


7. Vassily Nesterenko, de Tchernobyl 1986 à BELRAD 1990

     S'il est un homme qui a pérégriné en long en large et en travers de 1986 à son décès en 2008 dans les territoires radiocontaminés, c'est bien lui. Portons un regard sur les quatre premières années, d'avril 1986 à octobre 1990. En 1986 il a 54 ans, jouit d'une excellente santé, préservée par une vie ascétique.
     Vassily Nesterenko, était un homme extrêmement énergique et déterminé mais aussi très modeste. Il ne se mettait pas en avant et plaçait au dessus de tout l'intérêt de sa Patrie, la Biélorussie et ses enfants. Il a laissé un récit de 9 pages sur ces années. Ce récit peut être lu et téléchargé à par tir du site de notre association, en cliquant sur l'onglet BELRAD du menu. DIAPO 13Diapo 13
     En voici l'essentiel pour notre propos. Le 28 avril il apprend l'accident, alors qu'il est à Moscou pour discuter de l'achèvement du projet de centrale nucléaire mobile PAMIR dont il avait la responsabilité au sein de l'Institut de l'énergie atomique de Sosny près de Minsk. Se basant sur ses connaissances il demande immédiatement l'évacuation à plus de 100 km. Requête trouvée étrange par tous les responsables. Le lendemain soir après son retour à Minsk il entend de la bouche du ministre de la santé la réponse de L. Ilyin à ses propositions : “il n'est pas nécessaire de se dépêcher, il n'y a pas lieu de procéder à une évacuation”. Ce qu'ignore apparemment Nesterenko, c'est qu'il s'agit en fait de la recommandation de la CIPR. La suite est triste, logiquement triste : malgré l'appui constant durant ces jours cruciaux du Pt de l'Académie des sciences de Biélorussie, N. Borissevich, sa proposition reste lettre morte et une semaine plus tard ils sont tous deux exclus des instances de décision… L'avis de la CIPR prime.
     Il mobilise les techniciens de son Institut de Sosny pour établir les cartes des dépôts radioactifs des différents radionucléides retombés sur les oblastii de Gomel et Moghilev, les plus touchés de la Biélorussie. Ces cartes terminées fin mai et fin juin 1986 seront transmises en septembre, avec l'accord du gouvernement biélorusse, au centre d'hydrométéorologie dirigé par Y. Israël, chef de la Commission de liquidation de Tchernobyl, et au ministère de la santé de l'URSS. Il fait aussi mesurer la radioactivité de tous les échantillons d'aliment apportés à son Institut.
     Ce travail lui donna la mesure exacte de la nature et de l'étendue du danger que courrait la population des régions contaminées.
     Pour avoir rencontré à plusieurs reprises durant ces années de Glastnost et de Perestroïka, entre avril 1988 et mai 1990, d'autres scientifiques ayant mis tous les moyens de leur position à l'étude des conséquences de Tchernobyl, comme l'académicien ukrainien D. Grodzinsky, son homologue biélorusse E. Konoplya, le Dr T. Belookaya, de l'Institut de médecine radiologique de Minsk, et bien d'autres dont j'ai oublié les noms, je n'ai jamais eu l'impression qu'ils auraient manqué d'une grande liberté d'initiative. Pourtant certains d'entre eux produisaient des résultats en totale contradiction avec, par exemple, les modèles de transfert des radionucléides utilisés par la CIPR (Grodzinsky), ou les données admises sur l'effet des radiations sur les taux d'aberrations chromosomiques (Konoplya). Il en était de même pour des chercheurs biologistes de terrain qui travaillaient dans la zone interdite. V. Nesterenko avait aussi développé la fabrication de radiamètres très précis dotés de la gamme de mesure la plus étendue du marché dans le Centre scientifique et technique biélorusse Radiometer.
     Entre fin 1988 et début 1990 les autorités perdirent définitivement la confiance de la population. Tout partit d'une campagne de presse révélant l'état de santé hallucinant du cheptel de Naroditchi (V. Kolinko, Nouvelles de Moscou). Poussées dans leurs retranchements les autorités furent contraintes de lever le voile et Y. Israël fit publier les cartes de contamination dans la Pravda : on découvrit les taches de léopard et l'immensité des problèmes de tous ordres qu'allait poser la vie dans les territoires radiocontaminés. L'état de santé des enfants se dégradait d'une façon de plus en plus inquiétante.
     Voilà comment V. Nesterenko, délibérément en retrait, rapporte la création de BELRAD :
     “L'écrivain biélorusse A. Adamovitch, A. D. Sakharov et le président du Fonds pour la Paix de l'URSS, A. Karpov, m'ont proposé de créer un institut indépendant pour la radioprotection de la population de Biélorussie. Il s'agissait avant tout de donner à la population une information objective sur la situation radiologique après Tchemobyl et sur les mesures possibles de radioprotection.
     L'Institut de radioprotection “BELRAD” a été créé à partir du centre technique et scientifique biélorusse Radiometer.”
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8. La méthode de BELRAD : leçons pour une radioprotection maîtrisée

     Lorsqu'il crée BELRAD en octobre 1990, Vassily Nesterenko a beaucoup réfléchi et expérimenté. Il présente ce qu'on appellerait aujourd'hui sa feuille de route aux plus hautes autorités et obtient d'emblée les moyens de l'appliquer. Cet épisode est décrit dans le récit déjà cité. En voici les termes principaux :

  • création d'un réseau de centres locaux de contrôle radiologique des aliments (CLCR) ;
  • mise en production du radiamètre Sosny dans les usines de Borissov et Rechitsa ( + de 300) ;
  • mise au point et fabrication de plus de 1 000 radiamètres RUG-92, sensibles et précis, destinés notamment au ministère de l'agriculture et de l'alimentation et à l'Union des associations de consommateurs.

     Un réseau de 370 CLCR, centres locaux de contrôle radiologique de la nourriture, est mis en place, selon un article de loi ad hoc. Les 30 premiers ont été financés par le Fonds pour la Paix d'A. Karpov et de M. Egorov.
     Le Comité d'Etat de Tchernobyl désigne BELRAD comme responsable de l'exploitation des CLCR et de l'information de la population. L'information et l'éducation constituent le second pilier de la méthode de BELRAD. Plusieurs centaines de milliers (340 000) de mesures d'échantillons de nourriture auront été effectués avant la coupure des crédits et la réduction à presque rien du réseau des CLCR.
     Le troisième pilier, à partir de 1996, est constitué de la mesure de la radioactivité corporelle de chacun et de l'administration, si nécessaire, de cures d'un complément alimentaire breveté et déposé par VN sous le nom de Vitapect. Il est composé de pectine de pomme, de vitamines, d'anti-oxydants, d'oligoéléments et d'un édulcorant. Sa formule a été mise au point après un important travail de comparaison des équivalents distribués en routine aux travailleurs exposés des industries chimiques et atomiques pour éliminer métaux lourds et radioéléments artificiels. Une étude menée en double aveugle suivant un protocole vérifié par le centre atomique d'Ispra en 2002 a établi que le Vitapect accélérait sensiblement l'élimination du Cs137 de l'organisme des enfants (publiée par le Swiss Medical Weekly)2).
     Les campagnes de mesure s'effectuent dans le cadre scolaire, grâce à des camions-laboratoires.
     A ce jour, les dossiers de BELRAD contiennent près de 500 000 mesures de la radioactivité corporelle des enfants vivant dans les régions les plus à risque. Cette base de connaissance commencée en 1996 et ordonnée dans les dossiers ATLAS 1 et 2, montre le bénéfice pour la collectivité de la combinaison éducation, mesures, enquêtes en cas de contamination et cures de Vitapect. Les contrôles radiologiques des aliments continuent sur une base réduite. Les enfants en ont une part à leur charge, ce qui garantit leur implication active et le transfert de connaissances d'une génération à l'autre.
     Montrer des radiamètres et des camions équipés en laboratoire ne vous apprendrait pas grandchose. Concentrons-nous plutôt sur les preuves expérimentales que seule cette méthode, alliant information et éducation, mesures et prophylaxie, est adaptée aux situations de la vie réelle dans un monde réel. Les programmes partiels tels que ETHOS et CORE maintiennent chacun dans l'ignorance des résultats de sa pratique. C'est une radioprotection à l'aveuglette qui ne contribue guère à soutenir la motivation. Les preuves expérimentales en question sont résumées dans les trois graphiques suivants :

  • il n'y a pas de relation entre contamination corporelle moyenne des habitants d'un village et pollution radioactive des sols ; DIAPO 15Diapo 15
  • la contamination corporelle individuelle dans un village donné est très variable, fonction des imprudences alimentaires, mais aussi du niveau d'attention dans chaque famille ; DIAPO 16Diapo 16
  • l'efficacité de la pectine est aussi vérifiée par l'expérience de terrain. DIAPO 17Diapo 17

     Plus d'un quart de siècle après l'accident, le travail de BELRAD reste indispensable. Car l'environnement réserve sans cesse de mauvaises surprises. Le record absolu de la contamination d'un aliment a été enregistré en 2012 par l'Institut : 268 000 Bq/kg (100 000 de plus que le précédent !) dans des bolets rapportés par une équipe de télévision japonaise de retour à Minsk après un après-midi dans la nature. Il s'agit d'un déchet de faible activité à stocker en France sur le site de l'ANDRA à Soulaines !


9. Sysiphe entravé : le Principe d'Optimisation place Tchernobyl hors contexte

     J'ai réservé une place particulière aux travaux du Laboratoire de Sûreté Génétique de l'Académie des Sciences du Belarus, (LSG) dirigé par le Pr R. Goncharova. A l'instar des Grodzinsky, Konoplya etc, cette dernière entreprit dès 1986 une étude de long terme sur la mesure de l'instabilité génomique dans des régions affectées par les retombées de Tchernobyl. Elle choisit un animal sédentaire, le campagnole roussâtre, dont le taux de reproduction est élevé, deux portées par an. Privée de budget l'étude s'interrompit en 1998. Vingt deux générations s'étaient succédées, ce qui rapporté à l'Homme constitue un modèle nous projetant de cinq siècles dans l'avenir. Ses principaux résultats sont les suivants :

  • dans les sites sélectionnés DIAPO 18Diapo 18 la radioactivité des sols et animaux diminue mais la mortalité embryonnaire augmente, ainsi que les taux d'aberrations chromosomiques ; DIAPO 19Diapo 19
  • les fœtus ont plus d'aberrations chromosomiques que les femelles qui les portent ;
  • même les très faibles niveaux d'irradiation ont des effets spectaculaires (non linéarité dose/effet).

     Vous avez tous entendu parler du Pr Y. Bandazhevsky et du Dr G. Bandazhevskaya et avez eu connaissance de leurs découvertes majeures sur la radio-toxicité des faibles doses de Cs137 incorporées.
     Du fait de l'écart de 58% entre les différences respectives des énergies de première ionisation sodium-potassium et césium-potassium, la cinétique biologique du césium est différente de celle du potassium (taux d'élimination naturel inférieur) et sa répartition dans les organes également, comme les études de Y.B. l'ont révélé. Ajouter à cela des spectométries ß et gamma sensiblement différentes. Au- tant de propriétés physiques et chimiques à l'origine d'une radio-toxicité particulière. DIAPO 20Diapo 20
     La liquidation de Tchernobyl a été assez rapidement interrompue après la dislocation de l'URSS. Elle avait été extraordinairement coûteuse, évaluée à quelques 400 Md $ pour l'Ukraine et le Belarus. Ce qui a représenté quelques 25% du budget de ces républiques durant les 5 premières années, puis autour de 10% les années suivantes. Ces dépenses, dans des pays où l'activité économique était étatisée, ont provoquée une décroissance annuelle de l'économie de l'ordre de 5 à 10%.
     Dans les premières années après l'indépendance le gouvernement du Belarus a continué de financer BELRAD, et de budgétiser l'Institut de Gomel et le LSG. BELRAD recevait aussi des dotations de fonds privés, notamment pour l'achat d'équipements. Elu à la Présidence de la république le 20 juillet 1994, A. Loukashenko a trouvé ou “compris” que l'affectation des ressources du pays n'était pas “optimale”. Celles allouées aux séquelles de Tchernobyl nuisaient doublement, par leur coût démesurée et en empêchant de tourner la page de Tchernobyl pour relancer les investissements. Il a donc coupé dans les budgets de BELRAD et du LSG. Un des effets directs : le nombre de CLCR est tombé à 56.
     Le Comité d'Etat de Tchernobyl n'a financé qu'une fois, en 2000, la mesure de la radiocontamination des enfants de seulement 45 villages de l'oblast de Gomel et a proposé de faire passer la population bénéficiant de mesures de radioprotection de 2 millions à 128 000, etc. A force de réduction de son périmètre d'intervention autorisé et de ses crédits, BELRAD a été amené au bord du collapsus. En 2001, ses derniers soutiens privés se raréfiant, VN a fait appel à Solange Fernex. Le 27 avril 2001, VN, SF, MF et EF, WT et GA fondaient l'association Enfants de Tchernobyl Belarus.
     Difficile de régler le cas de Y. Bandazhevsky avec les mêmes procédés. Une accusaton de corruption fit l'affaire. Condamné, YB fut jeté en prison et l'Institut de Gomel cessa de s'occuper de Tcherno byl. Une grande partie des données brutes a disparu.
     Les travaux expérimentaux “Tchernobyl” du LSG furent interrompus, faute de crédits, et son activité “Tchernobyl” s'est limitée à des publications exploitant les données déjà collectées. Fin 2010, RG et MF décidèrent de préparer un dossier de demande de subvention pour le projet d'une recherche de trois ans destinée à transposer l'étude de l'instabilité génomique des campagnoles à un groupe humain radiocontaminé. La base de données de BELRAD fournirait les bilans de l'irradiation de chacun. On s'assura des concours hospitaliers nécessaires dans la région sélectionnée. Il n'existe évidemment nulle part au monde un autre contexte pour ce genre d'étude. Seule la Fondation de France accepta d'examiner le dossier : 170 000 € sur 3 ans. Le comité d'experts à qui elle confia l'audit rendit son avis en mai 2011, deux mois après Fukushima, en substance : “à rejeter car l'objet n'est pas pertinent, le laboratoire n'a pas le niveau requis, la demande n'est pas correctement présentée…”. Sans commentaire.


10. La volonté de ne pas savoir : quasi désastre scientifique et désastre sanitaire

     Au Belarus, la plus grande prudence est de rigueur quand on touche à la question de Tchernobyl. BELRAD aurait pu être éliminé à plusieurs reprises, notamment en 2007 quand le Pt Lukashenko a pris un oukase demandant au Ministère de la justice de trouver une bonne raison permettant de le faire. C'est pourquoi, outre des moyens financiers et donc humains trop réduits, la direction de l'Institut ne saurait prendre le risque d'outrepasser les limites que l'administration impose à son action. Il lui est donc interdit de collecter des données sur la santé d'enfants dont les mesures de la contamination corporelle par le Cs<sub>137</sub s'accumulent au fil des ans. Même si le régime s'assouplissait, il serait très difficile, sinon impossible, de toutes façons fort coûteux, de reconstituer toutes ces informations sur les maladies, les accrocs dans la vie scolaire tels que, absences, dispenses d'éducation physique, hospitalisations etc, pour les corréler avec les mesures. Il en résultera que le bénéfice qu'apporte la méthode de BELRAD ne sera in fine caractérisé que par la baisse de la contamination interne moyenne des enfants, quelques pourcents de toute l'information requise pour faire de la Science. On est en présence d'un immense gâchis dont ne saurait bénéficier que la stratégie de déni du lobby de la radioprotection.
     BELRAD se tenant à carreau pour préserver son existence, le danger, à savoir la publication d'éléments tangibles attestant que Tchernobyl a un effet massif sur la santé de la population et d'abord celle des enfants, vient du monde médical, des médecins de terrain, notamment hospitaliers. Et parmi ces derniers, les plus dangereux sont évidemment les pédiatres. Ceux-ci sont surtout des femmes et ce sont ces femmes que l'administration tient à l'œil.
     L'une d'elle a eu le courage de constituer des statistiques personnelles et d'en faire un papier de congrès, présenté au Symposium de Bâle sur Tchernobyl de 2003. Elle l'a payé et continue de le payer très cher. Il lui a été signifié que si ce papier était publié avec son nom comme auteur, elle subirait le sort de Bandazhevsky (en prison à cette époque). Elle suivit le conseil mais fut rétrogradée dans un emploi de fille de salle. Je ne vous dirai donc pas son nom. DIAPO 21Diapo 21
     Les pérégrinations en territoire radiocontaminé peuvent ainsi passer par la case prison…
     Une autre, connue quant à elle, est le Dr Galina Bandazhevskaya, la pédiatre et cardiologue qui attira l'attention de son mari sur l'augmentation des troubles cardiovasculaires des enfants. Elle ajoute à un travail hospitalier exténuant réalisé dans des conditions difficiles un suivi des rapports ministériels sur la santé publique. Elle en a présenté une synthèse couvrant les années 2002 à 2010 au Forum sur la radioprotection du 12 mai 2012 à Genève. DIAPO 22Diapo 22
     Le tableau est terrifiant. Des éléments de comparaison entre Républiques indemnes de Tchernobyl, régions peu touchées du Belarus et régions fortement radiocontaminées font plus que suggérer une corrélation forte entre l'accident et les évolutions enregistrées. La valeur scientifique de cette connaissance est complémentaire de celle accumulée par BELRAD. On connaît les maladies et leur incidence mais on n'a pas la moindre information sur la contamination interne des enfants. Exactement ce qui convient au lobby de la radioprotection : impossible d'apporter une preuve de nature dose/effet qui entrerait en contradiction avec les rapports de l'UNSCEAR et les modèles de la CIPR !
     L'ensemble a tout d'un protocole en double aveugle mais qui ne produit rien car les données collectées n'ont pas été croisées.
     Entre les lignes de certaines publications des agences atomiques et affiliées on sent une gêne. Trop c'est trop. Clauses de style et tergiversations éludent tout conflit. Le lecteur naïf peut croire que les études annoncées en vue de préciser l'origine de tous ces maux inattendus et anormaux sont la preuve que l'honnêteté intellectuelle ruisselle de toute part. Chacun est libre de se nourrir d'illusions. En attendant, pensons au courage de Galina Bandazhevskaya en lisant le message qui concluait son exposé de Genève. DIAPO 23Diapo 23


11. Conclusion : la prédiction du Pt Eisenhower

     Le Général Eisenhower s'était prononcé contre l'usage de l'arme atomique contre le Japon, pour des raisons autant militaires que légales.
     Durant les années 45-52, avant son élection à la présidence des Etats-Unis pour deux mandats consécutifs, il acquit la conviction que la suprématie militaire et l'avance économique de l'Union seraient garanties au moindre coût par le développement prioritaire des usages militaires et civils de l'énergie atomique.
     C'était un esprit profondément religieux mais très mal informé. Par exemple, il crut jusqu'au bout que la poursuite des tests atomiques permettrait de mettre au point une bombe sans retombées et, malgré le scandale provoqué par les retombées du test BRAVO sur plus d'un millier de chalutiers japonais dont le fameux Fukuriu Maru 5, il goba pour argent comptant la conclusion de l'Académie des Sciences US que les tests seraient-ils mille fois plus nombreux, ils n'auraient aucune incidence sur la santé et le patrimoine génétique de l'Humanité. Durant ses deux mandats, entre début 1953 et début 1961, la production de bombes atomiques et à hydrogène soutint un rythme de 50 armes par semaine. La puissance de feu de l'arsenal américain s'enrichit ainsi de l'équivalent de mille fois celle de la bombe d'Hiroshima par jour ouvrable. Aucune centrale de production d'électricité commerciale ne fut mise en service. Plus facile de produire des bombes que de l'électricité atomique concurentielle. Atoms for (War and… and…) Peace !
     L'art politique c'est d'anticiper sans céder à la tentation de se réfugier dans la pensée magique. Voici la leçon que nous a laissée le Pt D. Eisenhower et ce qu'elle nous inspire après deux catastrophes qui n'ont pas réalisé le pire des scénarii possibles. DIAPO 24Diapo 24 et DIAPO 25Diapo 25
     La Glasnost a trouvé sa limite. Les dirigeants ont tout fait pour cacher le sort des liquidateurs :

  • interdiction faite aux militaires ayant effectué les tâches les plus dangereuses durant le mois de mai 1986 d'en parler à quiconque ;
  • seuls les séjours à Tchernobyl postérieurs au 13/06/1986 sont inscrits sur les livrets militaires ;
  • création d'une Commission de liquidation ayant le monopole des informations sur les séquelles de l'accident ;
  • le 27 juin 1987 le ministère de la Santé de l'URSS adresse aux médecins civils une consigne imposant “le secret sur les traitements entrepris et les résultats dosimétriques au moment de la liquidation de la tragédie” ;
  • puis le 8 juillet 1987, la Commission médicale militaire interdit aux médecins militaires “de mentionner l'affectation aux travaux de liquidation des conséquences de l'accident et la dose totale d'irradiation si celle-ci n'atteint pas le stade de la maladie des rayons” (plus de 200 rads).

     Le Belarus, dans une situation post guerre atomique, vit sous dictature depuis bientôt vingt ans…
     La leçon a été comprise au Japon. Le gouvernement a fait voter une loi au champ large et flou réprimant les atteintes à la sécurité de l'Etat et imposant le secret sur toute information jugée en relevant.
     Dans un ordre d'idée assez cohérent, l'AIEA vient de proposer un accord qualifié de Practical Arrangements, à la Préfecture de Fukushima, au Ministère japonais des AE et à l'Université médicale de Fukushima. Quatre clauses méritent réflexion. Elles révèlent le pouvoir de la technocratie onusienne :

  • (6) l'AIEA contribue aux dépenses selon son bon vouloir ;
  • (8) chaque partie assure la confidentialité de toute information classée confidentielle par l'autre ;
  • (10) le gouvernement japonais accepte l'accord sur les privilèges et l'immunité de l'AIEA ;
  • (11) tout conflit relié à l'exécution de l'accord sera réglé à l'amiable [on reste entre soi, NDA].

     Permettez-moi, en guise de conclusion, d'appeler un chat un chat :
     La guerre nucléaire nous confronterait avec l'étranger. La guerre perdue qu'engendrerait un accident atomique majeur nous mettrait aux prises avec un ennemi couvé dans les chaudrons du pays. Leurs promoteurs et gestionnaires sont donc des traîtres. Traduisons les en justice avant que le pire n'arrive.

1) La thyroïdite de Hashimoto n'engage habituellement pas le pronostic vital, mais elle peut être associée à toute autre maladie auto-immune : collagénose, insuffisance surrénalienne…, à un cancer de la thyroïde ou entraîner des complications cardio-vasculaires et dans ces cas, cette thyroïdite peut prendre un caractère de gravité. Elle peut aussi entraîner des symptômes laissant penser à tort à un virage maniaque (manie) caractéristique d'un trouble bipolaire.
La thyroïdite de Hashimoto peut dans des cas exceptionnels se compliquer d'une encéphalite (Encéphalite de Hashimoto).
base_documentaire/articles-2014/etb-163.txt · Dernière modification: 2015/08/09 21:25 par emache

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