base_documentaire:articles-2014:etb-191 [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

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Récit de voyage, avril 1990, Ukraine, Biélorussie, Russie.

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Yves Lenoir

      1. Débarquer à Novozybkov au terme d'une Odyssée de 14 ans… et une semaine.
     Novozybkov est le chef-lieu d'un raïon (district) à l'Ouest de l'oblast (région) de Briansk, au Sud-Ouest de la Russie, aux confins de la Biélorussie et de l'Ukraine. Il est situé sur le trajet à vol d'oiseau Tchernobyl-Moscou, à 516 km de Moscou et 180 km de Tchernobyl.
     Les circonstances qui m'ont amené le 18 avril 1990 à Novozybkov, en compagnie de l'agronome Patrice Miran, méritent peut-être d'être mentionnées. Elles relèvent d'une succession de hasards pas si hasardeuse que cela. Disons qu'il s'est agi d'une suite d'occasions à saisir au cours de pérégrinations militantes commencées en octobre 1973, très exactement après qu'en réaction aux conséquences de la Guerre du Kippour le gouvernement français a annoncé le lancement de la construction d'une grande usine d'enrichissement de l'uranium. Nous avons, un collègue et ami Ingénieur des Mines et moi, compris cette décision comme le prélude d'une très pro­chaine révision à la hausse du programme de 13 GW1) lancé quelques mois auparavant, en mai 1973. Cette acti­vité militante commença ainsi au sein de l'Ecole des Mines. Nous avions rassemblé depuis début 1972 de la do­cumentation sur les effets biologiques et sanitaires des pollutions radioactives. Elle se composait essentielle­ment d'articles scientifiques d'origine anglo-saxonne. Nous avons alors rédigé une synthèse d'une douzaine de feuillets dactylographiés que nous avons tirée à 350 exemplaires, destinée aux chercheurs répartis dans les dif­férents laboratoires de l'Ecole des Mines de Paris. Sans m'en rendre compte, je venais de monter à bord d'un es­quif fantasque qui allait me conduire dans un long périple jalonné de surprises.
     La première conséquence de ce geste inédit, laquelle paraîtra incongrue, voire suspecte, aux yeux de ceux qui découvriront cet épisode, fut d'être tous deux enrôlés par le Ministère de l'Environnement en avril 1974 dans un groupe interministériel chargé d'étudier les options techniques pour les déchets radioactifs, sous groupe du Groupe d'Évaluation de l'Environ­nement présidé par le statisticien, ex-Inspecteur des Finances et… théolo­gien, Claude Gruson, Grand Officier de la Légion d'Honneur. Il était temps que l'on se préoccupât des déchets radioactifs au delà des services ad hoc du CEA !      La campagne des élections présidentielles qui suivit le décès de Georges Pompidou, le 2 avril 1974, vit surgir l'écologie comme acteur politique. Un personnage emblématique en portait l'étendard, l'agronome non-conformiste René Dumont. L'équipe des Amis de la Terre était à la manœuvre, sous la direction enthousiaste et imaginative de Brice Lalonde. C'est ainsi que je découvris leur existence… tous les chemins menaient alors aux Amis de la Terre ! Je leur proposai mes services et commença une période de huit années à leurs côtés. Des an­nées où j'ai beaucoup appris et beaucoup travaillé le dossier de l'énergie atomique. Il faut imaginer que nous re­cevions à Paris le biologiste dissident soviétique Jaurès Medvediev qui venait de révéler en Occident la catas­trophe atomique de Kyshtym, Amory Lovins, meilleur expert indépendant américain en matière de stratégie énergétique alternative, Walter Patterson, expert anglais reconnu mondialement en matière d'énergie nucléaire etc. Nous avions également des contacts étroits avec le bureau parisien de Greenpeace dirigé par Rémy Parmen­tier, puis Louise Trussell, et nous avions établi des relations suivies avec les leaders syndicalistes du CEA et d'EDF critiques de la politique énergétique de l'Etat, Bernard Laponche, Jean-Claude Zerbib, Roland Lagarde, Michel Roland…, avec des militants du PSU, et avec les physiciens du Groupe des Scientifiques pour l'Infor­mation sur l'Energie Nucléaire, fondé fin 1975 au sein du Collège de France, Monique et Raymond Sené, Bella et Roger Belbeoch, Jean-Paul Schapira, Jean-Pierre Pharabod etc. Cette aventure collective extraordinaire, qui connut son climax en 1979 après l'accident de Three Mile Island près de Harrisburg en Pennsylvanie, est révo­lue. Le mouvement anti-nucléaire français était tiré par un quadrige cohérent issu de l'écologie militante, du syndicalisme, de la sphère politique et de l'expertise scientifique. L'arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981 dé­clencha sa dispersion. Les promesses n'engagent que ceux qui les croient. Mystifications et diversions firent merveille : le terrain étant alors dégagé, la technocratie atomique triompha tant côté militaire que « civil ». Son seul vrai échec, le fiasco de la stratégie surgénératrice au plutonium, elle ne le doit qu'à elle-même… mais c'est une autre histoire, qui n'a pas sa place ici.
     Quelques jours après l'accident de Tchernobyl, le journal Libération publia le scénario possible d'un acci­dent grave dans une centrale d'EDF. Enthousiasmé par l'initiative, Jean-Etienne Cohen-Séat, directeur des édi­tions Calmann Lévy, signa un contrat avec la journaliste Hélène Crié pour transformer l'essai en un véritable ro­man. Connaissant mon parcours, cette dernière m'associa à ce contrat. La complémentarité de nos compétences donna naissance début septembre 1987 à un techno-thriller, Tchernobyl-sur-Seine, qui fut à l'époque un best-sel­ler de ce genre littéraire.
     Quelques mois plus tard, Claude-Marie Vadrot, membre des Amis de la Terre, et Pt de l'AJNE (Associa­tions des Journalistes – Ecrivains pour la Nature et l'Environnement), par ailleurs russophone et bien introduit auprès des autorités soviétiques, mit sur pied un voyage d'étude pour une vingtaine de membres de l'association, tous correspondants de grands média français, auxquels il invita à se joindre Patrice Miran, agronome en ser­vice au Ministère de l'Agriculture, membre des Amis de la Terre, russophone ayant des liens depuis le début des années 80 avec la dissidence en URSS, et moi-même, un peu russophone pour avoir étudié le russe en seconde langue au lycée. Le voyage se déroula entre le 25 avril et le 1er mai 1988. Une expérience initiatique riche mais incomplète car trop courte et très encadrée. Néanmoins une visite détaillée de la centrale accidentée et de la zone interdite, des prélèvements d'échantillons pour la CRIIRAD un peu partout durant les déplacements, et des rencontres de haut niveau avec des scientifiques et des responsables de l'Institut Kourtchatov de Moscou où avaient été soignés les grands irradiés de Tchernobyl dont tous sauf deux n'avaient pas survécu, nous appor­tèrent une moisson d'informations inestimables et la volonté d'en savoir plus.
     Peu après, avec le Dr Martine Deguillaume, membre de la CRIIRAD, et Patrice Miran, nous avons créé l'association Comité de Liaison Tchernobyl, dont l'objet, transparent, était d'effectuer des missions d'information dans les régions affectées par l'accident, missions financées par la publication de leurs résultats2)
     Grâce au travail de collecte des publications soviétiques sur Tchernobyl mené de concert avec Bella et Ro­ger Belbeoch (GSIEN), nous suivions en temps-réel l'évolution de la situation et avions établi le contact avec nombre de médecins, biologistes, physiciens, militants associatifs impliqués sur le terrain.
     Une enquête sur l'inquiétante situation sanitaire de la Biélorussie avait été choisie comme thème de la se­conde mission. La première, très courte au cours de l'hiver 1989-1990, avait été montée pour rencontrer l'acadé­micen ukrainien Vladimir Tchernooussenko qui avait dirigé une équipe de 1 500 liquidateurs employés à la construction du sarcophage durant l'été 1986. L'étape de Novozybkov avait été mise au programme de la se­conde mission sur le terrain, du 12 au 20 avril 1990, après que nos contacts avaient attiré notre attention sur la situation radiologique dramatique régnant dans ce district ignoré de tous en Occident… sauf des radioprotec­teurs institutionnels, comme nous l'apprendrons sur place peu après notre arrivée !
     C'est pourquoi nous avions pris rendez-vous avec ses responsables pour une réunion de travail dans la ma­tinée du 18 avril. Pour l'anecdote, le passage par Novozybkov ne figurait pas dans la liste des destinations men­tionnées sur nos visas, par ailleurs de vrais-faux pour touristes… préparés avec l'aide d'un ami de Moscou.

2. La veille, à Vietko, Oblast de Gomel, Biélorussie.
     Le nom de cette petite ville est Vietka en biélorusse. A l'époque c'est le nom russe, Vietko, qui figurait sur les cartes et documents officiels.
     Depuis notre départ de Paris nous étions restés ensembles, Martine Deguillaume, Patrice Miran et moi, jusqu'à Vietko, un détail dont on verra l'importance. Nous n'avions pas perdu notre temps : qu'on en juge.
     A Kiev, le 14 avril, nous avions discuté avec le Dr Nadezhda Fedeorovna Romanienko, le médecin chef de l'Hôpital 125, où étaient traités les cas sérieux d'irradiation de Tchernobyl. Quatre vingt cinq cas avaient été soi­gnés début mai 1986, qui avaient tous survécu. Depuis, cent trente malades atteints à divers stades du mal aigu des rayons passaient chaque année. Ces malades avaient été aiguillés vers l'hôpital par les médecins de service à la centrale. Ces derniers se déterminaient en fonction des symptômes classiques — faiblesse générale, tempéra­ture, toux, vomissements — qui se manifestent après une irradiation nettement supérieure à 100 Rads (un Gray).
     Nous y avions rencontré des liquidateurs sérieusement atteints, notamment Serguieï, 35 ans, qui était resté une heure près du réacteur à partir de deux heures du matin le jour de l'accident (survenu à 1h23). La dose qu'il a reçue dans les vingt quatre heures où il est resté à la centrale a été évaluée entre 320 et 370 Rems (3,2 à 3,7 Sv) : «Avant j'étais fort. Depuis l'accident rien ne va plus. Le 5 mai j'ai été envoyé à l'hôpital, en observation. Le 22 on m'a placé en soins intensifs dans un bloc stérile. On m'a fait un traitement pour éliminer tout le cé­sium que j'avais incorporé, environ 40 000 Bq ; mais j'ai vu des personnes contaminées jusqu'à plus d'un mil­lion de Bq. J'ai passé 14 mois dans cet hôpital entre mai 1986 et aujourd'hui. Je suis perpétuellement fatigué.
     J'avais un ami qui a été lui aussi évalué à plus de 300 Rems. Son cas semblait plus grave et il a été en­voyé à Moscou.»

     Le 15 avril, jour de Pâques à Minsk, après la messe patriarcale dans la cathédrale et un festin chez le père, un général, d'un ami de Patrice, nous avons rencontré Evgueni Petraev, vice-président de l'Association Écologique de Biélorussie, Mikhaïl Guemastaiev, physicien, chargé de la conception des programmes d'évacuation en relation avec les associatons, Vladimir Drost, de l'Institut de pédagogie et sa femme Valentina, pédiatre radiologiste et spécialiste de la thyroïde, Leonid Tressienko, biologiste à l'institut de Photobiologie de l'Académie des Sciences et chargé de la coordination de l'association écologique biélorusse avec toutes les associations de l'URSS, Ar­thur Levkovitch, physicien nucléaire, spécialiste en dosimétrie et contamination de l'environnement, et le Dr Tamara Biélookaya qui travaille dans le même institut que Valentina Drost et est la Présidente du Comité de la branche biélorusse des Enfants de Tchernobyl.
     Ils nous décrivent l'évolution inquiétante de la situation radiologique et sanitaire depuis l'accident. La contamination du lait et de la viande par le Cs137 a pratiquement toujours dépassé la limite légale jusqu'en 1989. On triche avec la pollution de surface pour ne pas avoir à évacuer. Ainsi un village contaminé entre 10 et 100 Ci/km2 sera décrété avoir un dépôt de 24 Ci/km2 (limite pour l'évacuation obligatoire : 40 Ci/km2). On sait qu'il y a beaucoup de Sr<cub>90</sub> dans le Sud de la Biélorussie mais on ne contrôle pas la nourriture pour ce radio-élément. Tous les spécialistes suspectent une dose de 10 à 100 Rems reçue par les habitants du Sud de la Biélorussie du­rant le passage des nuages, du fait des radio-éléments à vie courte. Aucune décision n'a été prise pour reconsti­tuer ces doses. Le pire, on a calculé que le quart des enfants de l'oblast de Gomel ont reçu 1 000 Rems et plus à la thyroïde. 80% souffrent d'hypothyroïdie ; il y a beaucoup de thyroïdites et quelques cas d'hyper-thyroïdie aigüe.
     On nous parle aussi de dilution de la contamination des aliments par mélange avec des produits propres. Sinon on condamnerait plus de 100 000 agriculteurs à quitter leurs terres, contaminées au delà de 15 Ci/km2. Les coefficients de transferts des radioéléments aux plantes sont faux, et vraiment très sous-estimés lorsque les sols sont podzoliques.
     Un officier, Sacha Aleksandrovitch Igorov, qui a dirigé une brigade de 1 000 réservistes chargée des opé­rations de décontamination en Biélorussie de juin à octobre 1986, décrit leurs conditions de travail :
     « La règle des 25 Rems était gênante. On pouvait la tourner car seuls les officiers portaient un dosimètre. Comme il faisait chaud, tous enlevaient leur masque respiratoire. Officiellement j'ai reçu 17 Rems, mais compte tenu de mes symptômes les médecins du groupe estiment que j'en ai pris 70. On dormait sur place, sous la tente. On mangeait de la vitamine C à volonté [un antioxydant]. On avait des stimulateurs féminins…
     Je suis à la tête de l'Union Tchernobyl pour la Biélorussie et nous demandons que les vétérans soient pen­sionnés. Beaucoup sont malades mais on ne peut officiellement pas incriminer Tchernobyl. Certains3) se sont mis en grève de la faim pour que leur invalidité soit reconnue, en vain. »

     Le 16 avril nous avons rendez-vous à l'Hôpital radiologique de Minsk avec les Docteurs Larissa Sivolobo­va, Ludmilla Alexandrova, Irina Vladimirova et Valentin Slavieï. Ils nous tiennent des propos qui contredisent en partie les informations que nous avons collectées, notamment celles concernant les doses à la thyroïde qui, se­lon Larissa n'ont pas dépassé 20 Rems (nous comprenons finalement qu'il s'agit de la dose moyenne). Mais elle est consciente des risques courus par la population et estime qu'il faudrait interdire aux enfants de jouer de­hors et de manger les fruits sauvages… Ludmilla nous parle de l'évolution des normes qui changent au gré des études. On a interdit la soupe d'os, très prisée, officiellement comme une mesure prophylactique pour éviter d'avoir trop de cholestérol. Tous se fient aux mesures de la contamination des sols pour déterminer les mesures de protection.
     On en vient à parler de la baisse de l'immunité. Mais il ne faudrait pas l'imputer uniquement aux radiations car d'autres facteurs, notamment psychologiques4), peuvent jouer un rôle. On observerait le développement d'un syndrome « psycho-immunitaire ». Notre question concernant la perte d'immunité des simples d'esprit et des animaux n'a pas reçu de réponse.
     Cependant nos interlocuteurs ne peuvent cacher leur inquiétude devant l'état de santé des enfants. Il fau­drait reconstituer les doses à la thyroïde. Les détecteurs à ultra-son manquent, ainsi que les équipements pour les analyses sanguines. Il faudrait mettre 30 000 enfants sous surveillance spéciale dans la région de Gomel. Même près de Minsk la situation est parfois « très sérieuse ».
     Ils oscillent entre les tentatives pour noyer le poisson de Tchernobyl et la description de maux inédits comme l'augmentation des maladies infectieuse, des angines chroniques, des anémies, des troubles thyroïdiens. Finalement ils ne cessent de s'étendre sur les signes cliniques de l'affaiblissement des défenses immunitaires, comme si cela les obsédait. L'entretien se clôt après qu'ils ont évoqué une production insuffisante de lymphocytes B corrélativement avec une augmentation des lymphocytes T. Une sorte de SIDA inversé avec des effets potentiels que seuls des spécialistes pourraient décrire ici.
     Toujours dans la journée du 16 avril, nous visitons un hôpital-sanatorium pour privilégiés du système. Il a été aménagé en hôpital après la catastrophe, ce que rétrospectivement, à la lecture du rapport onusien du Cher­nobyl Forum, chacun trouvera contreproductif puisque ce rapport conclut que Tchernobyl n'a pratiquement pas eu de conséquences notables sur la santé publique, hormis quelques milliers de cancers de la thyroïde, « parfai­tement curables ». On y traite des pathologies thyroïdiennes, des enfants atteints de plusieurs maladies. Quelques cas nous impressionnent. Une enfant de Narovlia (oblast de Gomel) a une thyroïde énorme mais indo­lore ; elle est très faible. Elle avait six ans lors de l'accident. On n'avait jamais vu un cas semblable auparavant. On nous présente Oxana, dix ans, avec sa thyroïde gonflée et ses yeux exorbités qui n'arrivent pas à bien fixer ; puis Volodia, un gamin de six ans qui en paraît quatre, est asthénique, crie et pleure. Son système hormonal est per­turbé et les hormones de croissance font défaut pour l'aider à grandir. Sa thyroïde a une taille normale mais une densité augmentée. Beaucoup d'enfants ont besoin d'un traitement à l'hormone de croissance depuis l'accident. On manque aussi cruelle­ment d'hormones thyroïdienne. Les cas de leucémies infantiles ont augmenté de plus de 20% entre 1986 et 1989… etc.
     Nous terminons cette journée très dense par un entretien avec l'académicien Evgueny Fyodorovich Kono­plya spécialiste en radiobiologie, décédé en février 2010. Il est tard et la nuit est tombée. Il sort d'une réunion au Ministère des Affaires Etrangères de Biélorussie. Pourquoi ? Ses propos s'inscrivent dans un contexte large. Il est favorable à la diffusion de l'information sur la situation réelle, pour inciter au développement de la coopéra­tion internationale.
     Mais il est opposé à la forme que cette dernière a prise, notamment avec cette mission sous couvert de l'OMS — Beninson, Pellerin, Waight — destinée à faire accepter la règle des 35 Rems/vie. Il préférerait pour­suivre une collaboration du genre de celle qu'ont offerte des techniciens allemands lors de l'accident « alors que les français, on ne les a pas vus ! ». Il faut développer une expertise indépendante de l'AIEA qui se montre inca­pable de faire un travail cor­rect, même quatre ans après l'accident. Il insiste sur la durée très longue requise pour les études radio-chimiques et radio-écologiques. La question des faibles doses est cruciale et se pose dans d'immenses dimensions depuis l'accident. Quelque chose de complètement inédit. Il évoque alors les pronostics posés par les cent experts en­voyés par l'AIEA pour l'ensemble des territoires concernés (plus d'une centaine de milliers de km2). Il juge leur travail parfaitement insuffisant parce qu'ils n'ont pas considéré les aspect dyna­miques et synergétiques des phénomènes.
     Bref, on peut parler de la situation actuelle mais il reste difficile de prévoir les effets à venir des faibles doses. Premier problème : la mesure des doses5). Deuxième problème : on n'a pas de connaissances sur les conséquences des faibles doses. Troisième problème : du fait de l'absence d'études spécifiques, on ne connaît pas les synergies possibles avec d'autres polluants.
     Il nous montre des diapositives présentant les résultats d'expériences sur le système immunitaire menées à Moguilev (une des régions les plus contaminées de la Biélorussie). À l'époque on n'avait pas de clé USB et il n'avait pas fait tirer de doubles.
     L'échange se termine par quelques remarques ironiques. Le Premier Secrétaire de l'Ambassade de France était présent lors de la réunion au Ministère. Il s'est montré intéressé par les données sur les vaches et a dit qu'elles seraient publiées en France. Il n'a en revanche pas manifesté une attention particulière pour celles concernant les êtres humains. En conclusion Konoplya nous déclare que tous ces innombrables travaux pour­raient un jour se révéler utiles en France !
     Voilà le bagage que nous avions accumulé en trois jours. Après une dernière nuit à Minsk nous avons été très obligeamment conduits en voiture à Vietko par un des physiciens de l'association écologique biélorusse ren­contrés l'avant-veille.
     Nous décidons alors de rajouter à notre programme la visite d'une école primaire pour discuter avec les en­seignants de l'état de santé des enfants en général. Dès que la maîtresse d'école qui nous accueille apprend que nous sommes français elle interrompt la visite en déclarant : « Vous les français, on vous connaît ! ».
     Nous voilà éconduits sans autre forme de procès. Il est vrai que le passage de personnages comme Pierre Pellerin ou des envoyés de l'IPSN (prédécesseur de l'IRSN) et du CEA avait solidement établi la réputation de notre pays dans la région !
     Destination la polyclinique où nous attend le responsable de toutes les structures médicales du raïon, Vladi­mir Petrovich Leonov. Mon compteur indique une radioactivité ambiante de 100 µRem/h (soit près de 9 mSv/an) près du bâtiment… D'emblée il tient à préciser les deux questions importantes :

  1. liquider les conséquences de l'accident [vu la mesure ci-dessus, son souhait est assez justifié] ;
  2. mettre en place un outil pour traiter toutes les maladies.

     On a construit un centre de diagnostic en 1988 pour répartir les malades dans les différentes structures mé­dicales de la région. 35 000 personnes sont concernées, dont 10 000 enfants. Il y a un centre spécialisé pour les maladies que l'on pense liées à l'accident. Il compte 18 médecins. Il en faudrait 48.
     On s'est donné pour objectif d'examiner les enfants deux fois par an en raison de l'augmentation des patho­logies qui les affectent. Ils sont manifestement affaiblis ; des grippes dégénèrent, les opérations cicatrisent diffi­cilement. Leur formule sanguine est altérée : on observe une baisse des lymphocytes à l'exception des T, une baisse de leur taux d'hémoglobine et dans une moindre mesure de leurs taux de leucocytes. Leur taux de fer baisse aussi.
     Les aberrations chromosomiques sont étudiées par un groupe de Moscou, supervisé par Leonid Ilyin (une sorte d'équivalent pour l'URSS de Pierre Pellerin pour la France).
     Après ces considérations générales on passe aux chiffres que je résume ici :

  • le taux de maladies infectieuses a plus que doublé depuis 1987 ;
  • les aberrations chromosomiques sont deux fois et demi plus nombreuses qu'à Novopolesk, non touché par Tchernobyl.
  • la mortalité infantile a augmenté dès 1986 et avait plus que doublé en 1989 ;
  • sur 300 enfants nés depuis Tchernobyl, on a compté une anencéphalie et deux cas d'hydrocéphalie ;
  • trois cas de lymphosarcome et une leucose ont été diagnostiqués depuis 1987.

     Parmi les 6 548 enfants du raïon de Vietko on note :

  • les cas de tachycardie, de baisses des plaquettes et les otites ont quadruplé depuis 1986 ;
  • ceux d'amygdalite ont doublé ;
  • les pneumopathies chroniques ont triplé ;
  • les maladies gastriques ont décuplé ;
  • les cas d'eczémas ont quintuplé ;
  • ceux d'anémie hémorragique ont été multipliés par 2,5 ;
  • ceux de leucoplasie ont été multipliés par plus de 20 ;
  • quant aux leucopénies, après avoir compté près de 1000 cas en 1986 et 1987, on est tombé à 88 en 1989 ;

     Les anomalies thyroïdiennes ont été testées systématiquement depuis 1986. On en a compté 2 250 au stade 1 (thyroïde palpable), 1800 au stade 2 (pas visible mais sensible au toucher) et 16 au stade 3 (goître visible).
     La présence parmi nous du Dr Martine Deguillaume a été un vrai sésame : les médecins parlent aux méde­cins. Or nos routes vont se séparer le lendemain matin. Martine partira en voiture pour Tchernobyl où elle n'est pas encore allée. Vladimir Tchernooussenko sera son stalker, son guide. Patrice et moi prendrons l'autocar qui nous déposera à Novozybkov. Nous devrons nous débrouiller seuls pour obtenir des informations à caractère médical… Nous venons de subir une formation accélérée sur laquelle nous baser pour poser les bonnes ques­tions. Nos notes devraient nous éviter de dire trop de bêtises.

3. Le chaudron de Novozybkov
     Gelée blanche du petit matin. Il fait encore froid quand après une bonne heure de route nous sortons, tran­sis, de l'autocar non chauffé. Mon ra­diamètre me ramène à une réalité plus torride, encore plus que la veille à Vietko : il oscille entre 95 et 130 µRem/h (soit jusqu'à près de 12 mSv/an de bruit de fond), sans chercher les « hot spots », cette façon pas très saine de faire du spectacle chiffré quand on leur donne la vedette.
     Nous avons du temps avant le début de la conférence de travail prévue à 10h. L'accueil à l'entrée de l'hôtel de ville est chaleureux et on nous invite à prendre un petit déjeuner dans la cantine de l'établissement. Un petit déjeuner pour travailleurs de force ! Après un verre de bas beurre, un breuvage dont je raffole mais que Patrice juge imbuvable, ce qui me permet de doubler la mise, on nous sert une entrée de charcuterie, une soupe de lait, une belle côtelette de porc garnie de pommes de terre et de champignons, le tout arrosé avec un jus de fruit visi­blement du cru. Bien entendu nous faisons honneur à ce festin campagnard !
     A peine avons-nous terminé que des cuisinières et serveuses font irruption et nous prennent à partie : « Est-ce que vous venez, vous aussi comme le Pr Pellerin et ces messieurs de l'AIEA et l'OMS, conseiller aux autorités de ne pas évacuer ? ». Parler français nous a ainsi désignés comme une nuisance de plus.
     Après que nous leur avons fait comprendre que le but de notre visite consiste à glaner un maximum d'in­formations sur la situation réelle des « zones autour de 40 Ci/km2», elles vident tout ce qu'elles ont sur le coeur.
     Pour nous mettre en condition elles commencent par détailler l'origine des ingrédients du repas que nous venions de prendre : « Le lait, il est sale ; les légumes viennent de tel coin, qui est sale également ; le jus de fruit il est d'ici ; la viande on ne sait pas d'où elle provient mais ça nous étonnerait qu'elle soit propre… ». Puis elles poursuivent en décrivant l'inquiétant état de fatigue de leurs enfants, incapables de se concentrer à l'école, toujours malades. Certaines pleurent, de rage et d'impuissance. L'une d'elle conclut avant de retourner à ses fourneaux : « Nous sommes des cobayes que viennent de temps en temps visiter ces messieurs de l'AIEA et de l'OMS. Vous êtes les premiers indépendants à passer ici. Dites que c'est invivable, que nous voulons être, nous aussi, évacués et que nos enfants soient correctement soignés ».
     La réunion est présidée par le Maire. Y participent Valery Nikolaïev, adjoint à l'agriculture, Eduard Shiker, médecin-chef de l'hôpital épidémiologique (sic) du raïon et Dimitri Popov, adjoint du Directeur de l'Institute of Radiation Hygiene de Léningrad et membre aux côtés de Leonid Ilyin de la CIPR, V. Ramzaev. Ainsi l'état des lieux justifierait la présence d'un responsable « radioprotecteur » de ce niveau ?
     Les discussions portent à peu près sur les mêmes thèmes que ceux traités lors de l'entrevue avec l'académicien Ko­noplya. Mais les appréciations ne sont pas toutes les mêmes ! La présence de Popov pèse sur la façon de voir les problèmes.
     Les seules cartes de contamination utilisées par les autorités locales sont celles publiées dans les journaux. Ce qui signifie que les cartes comme celles ci-dessous, établies fin mai et début juin 1986, et celles plus ré­centes de la même origine n'ont pas « été portées à leur connaissance ». Dimitri Popov les a sûrement vues mais n'en fait pas état.
     Plus de sept raïons sont contaminés dans l'oblast de Briansk. Celui de Novozybkov est le plus touché. Beau­coup de villages très contaminés au delà de 40 Ci/km2, comme Krasnaya Gora, devraient être évacués de­puis longtemps. Dans le seul raïon de Novozybkov, cette situation concerne environ 700 personnes.
     On applique le « concept des 35 Rems/70 ans » mais on n'a pas décidé si les gens vivant dans ces zones [autour de 40 Ci/km2, soit 1,5 MBq/m2] doivent faire l'objet d'un suivi particulier. Les médecins posent leurs diagnostics et toutes les données supposées relatives aux conséquences de l'accident partent à Moscou. Les gens atteints par des maladies bizarres sont en­voyés à Moscou.
     Shiker déclare qu'il travaille dans les zones hors de la ville contaminées entre 15 et 140 Ci/km2. Les ni­veaux de débit de dose externe vont de 50 à 300 µRem/h [soit en gros de 4 à 26 mSv/an, NDA]. Dimitri inter­vient pour affirmer que la dose totale reçue depuis quatre ans se situe entre 20 et 70 mSv et que les maladies les plus graves sont liées à l'absorption de lait et, plus généralement à la production agricole. Shiker poursuit. En 1986, 100% du lait était « sale », avec une concentration de radioéléments plus de 100 fois supérieure à la li­mite officielle ; l'an passé en 1989, 78% du lait était « sale » jusqu'à 10 fois au delà de la limite. Tout le lait est envoyé dans une usine qui produit du beurre et du fromage. Ces produits sont distribués dans des zones « propres ». Comme l'application d'un principe de démocratie radioactive égalitaire ? En 1986, 40% de la viande étaient « sales », de 7 à 20 fois au dessus de la limite ; en 89 la situation est meilleure, 2% seulement sont sales, de 2 à 3 fois la limite. Il est interdit de vendre dans le raïon la viande qui y est produite. Les contrôles des fruits sauvages et des champignons ont montré que plus de 70% des échantillons étaient contaminés au delà de 100 fois la limite en 1986 et que les 2/3 restaient au delà de 8 à 10 fois la limite en 1989. Il termine son exposé de la situation en remarquant qu'on ne mesure pas le Sr90.
     Dimitri intervient alors pour signifier qu'il n'y a pas tant de strontium qu'autour de Tchernobyl et qu'on a décidé de ne pas faire de dépenses hors de proportion avec la réalité du problème. La seconde carte ci-dessous sug­gère cependant qu'une pollution résiduelle par le strontium n'est vraiment pas à écarter.
     Ces deux cartes secrètes, des sorties d'ordinateur, ont été photographiées à Moscou dans le bureau du Directeur, Serguieï Kozulin, du Dé­partement Radio­logique de l'Institut des Sciences du Sol, le 21 avril 1990, avant de prendre l'avion du retour vers Paris.
     Celle de la Figure -1- montre assez clairement que Novozybkov et ses environs ont été affectés par des retombées importantes orientées Sud-Nord, sans doute en raison de pluies intenses durant le pas­sage d'un des nuages de Tcher­nobyl.
     Certains prétendent que l'on a provoqué ces précipitations en ensemençant les nuages par avion avec de l'io­dure d'argent, afin d'éviter que Moscou fût tou­chée au moment des fêtes du 1er Mai 1986.
     Le bruit de fond externe à Novozybkov dépasse 40 mSv/an en cette fin mai 1986.
     Cette seconde carte apporte les données des retombées d'émetteurs ß de périodes courtes et longues, telles que mesurées entre un mois et un mois et demi après l'accident de Tchernobyl.
     Les valeurs sont à multiplier par 37 000 pour les convertir en Bq/m2. Ainsi la concentration des dépôts à Novozybkov valait alors environ 8 Mbq/m2 de rayonnement ß.
     Lors de cette conférence du 18 avril, on nous a signalé qu'il y avait eu des « problèmes de particules chaudes » [en d'autres termes de poussières de résidus de la première explo­sion, celle d'origine atomique qui a pulvérisé et projeté en al­titude une partie du combustible du réacteur N°4].
     Shiker glisse que la mortalité infantile a augmenté depuis 1986. Nous lui demandons en français, qu'il comprend, s'il dispose de comparaisons entre avant et après. Dimitri bondit. Il s'énerve et a l'air inquiet (Com­prendrait-il aussi le français ?) : « Vous devez vous référer à la déclaration du Ministère de la Santé d'après l'accident sur l'impossibilité d'établir des comparaisons ; elle a été réitérée cette année ! »
     « Vous comprenez le français ? »
lui demandons-nous en français.
     « Нeт ! »… Il poursuit : « Il n'y a pas assez de données statistiques. Les médecins biélorusses ne connaissent pas leur métier. Ils se sont livrés à des travaux statistiques impossibles à vérifier durant un temps aussi court. Ils feraient mieux de confier leurs résultats à des responsables compétents.      « Votre Pr Pellerin est venu en Biélorussie où il a déclaré que des gens chez vous prennent plus de 2 Rems/an [20 mSv/an] sans effet sur leur santé ! »
     Eduard Shiker reprend la parole. Les anémies, les changements dans la formule sanguine, les syndromes asthéniques, les maux de tête, tout cela augmente. Mais impossible de dire que c'est lié à la radiation. Cela pourrait être provoqué par des avitaminoses. Dimitri le coupe pour ajouter que seule la vitamine C6) est distribuée aux enfants des écoles et dans les jardins d'enfants. Shiker reprend : « Les problèmes de caries dentaires [que l'on pourrait pourtant relier à la baisse des défenses immunitaires] sont dus à une eau de boisson carencée en iode ; de même que les maladies thyroïdiennes. » Dimitri triomphe : « Voyez, les symptômes sont les mêmes : maux de tête, asthénie, anémie ! » Il ajoute que Moscou travaille sur les effets des avitaminoses sur la formule sanguine. Ignorantus, ignoranta, ignorantum : les vitamines, vous dis-je, les vitamines !      Nous objectons que tout cela n'est pas très scientifique et qu'on observe une grande différence entre avant et après.
     Dimitri fait alors une manœuvre de diversion en contant la légende des irradiations prophylactiques avec des doses équivalentes à celles reçues du fait de l'accident…
     Les choses se compliquent dans notre esprit quand il ajoute que le bruit de fond a atteint un certain niveau, comme saturé et qu'il ne peut donc s'y maintenir très longtemps. [?]
     Ses mains tremblent ; il se les tripote sans arrêt… Il veut conclure :
     « En fait la contamination varie de 1 à 100 d'un endroit à l'autre. On peut s'adapter. Cela dépend des lieux, selon le bruit de fond, le type de maison.
     « S'ils ne font pas attention et vivent comme avant, alors les gens s'adaptent. Les gens qui ne font pas sys­tématiquement un lien entre maladies et radiations s'habituent et s'adaptent.
     « Ce n'est pas une théorie mais un fait d'observation. »
     Il aurait alors suffi de ne pas mesurer ?
     « Oui, mais il le faut, pour leur prouver que leur peur n'est pas justifiée.»      Fin de la conférence.
     Nos remarques et questions préoccupent Shiker et Nikolaïev qui demandent à passer au fauteuil anthropo­gammamétrique, cet instrument spectrométrique capable de chiffrer les concentrations respectives des diffé­rents radioéléments émetteurs de rayonnements gamma présents dans l'organisme. C'est pour nous une décou­verte et nous demandons à subir aussi cet examen. C'est une première pour tous !
     A quelques minutes à pied du centre administratif, une grosse bâtisse du XIXème siècle dans ce qui devait être un parc. A part le caractère négligé de son environnement boisé, on dirait un décor pour une pièce de Tche­khov. L'intérieur est sombre, garni de boiseries. Dans une grande salle au rez-de-chaussée meublée de solides survivants de l'époque stalinienne, un fauteuil moderne dont le dossier est relié par un câble à un ordinateur. Ainsi les services de Moscou ont jugé nécessaire que Novozybkov disposât de cet équipement. Le discours maintes fois entendu que les régions sales étaient approvisionnées en nourriture propre relèverait-il de la rhéto­rique et de la pensée magique… « s'ils ne savaient pas ils s'adapteraient… » ?      Patrice passe le premier. Verdict : 134 nCi de Cs137. Unisson des russes présents : « Oн чистый ! » (il est propre!). Cela fait quand même quelques 5 000 Bq…
     C'est mon tour. Après les trois minutes de comptage : 144 nCi. Même réaction des présents, je suis décrété « propre ». Je songe que les 10 nCi de différence, soit 370 Bq pourraient bien avoir été ajoutés par le verre de bas beurre refusé par Patrice, plus le mien7).
     L'adjoint à l'agriculture est plus chargé : 700 nCi. On voit bien qu'il déjeune souvent chez les paysans. Puis le chiffre de Shiker tombe : 270 nCi.
     Ce dernier nous explique que les habitants de Kiev ont autour de 40 nCi en moyenne mais qu'après l'accident, nombreux étaient les mesurés qui atteignaient 30 000 nCi, ce qui induisait une dose interne de 5 Rem/an. Aujourd'hui encore, les kiéviens qui mangent des champignons ou boivent du lait ont couramment une contamination interne entre 300 et 400 nCi.
     Patrice et moi nous posons une question : quand avons-nous ingéré cette dose ? La réponse vint pas déduction le lendemain, après avoir retrouvé Martine. Par un concours de circonstances assez prévisible on lui avait aussi proposé une anthropogammamétrie à son arrivée à Tchernobyl. La valeur mesurée, 40 nCi, correspondait donc à peu de chose près à notre niveau de contamination à la descente du bus avant d'aller consommer ce plantureux petit-déjeuner. Nous avions donc absorbé environ 100 nCi en un seul repas, soit 3 700 Bq.
     D'où nous avons déduit deux choses pas vraiment anodines : de la nourriture contaminée était encore écoulée un peu partout en Biélorussie quatre ans après la catastrophe. Les habitants de Novozybkov consommaient en permanence des produits très contaminés d'origine locale, contrairement à la politique de répartition des doses alléguée officiellement. Il y en a des moins égaux que d'autres dans le « 1986 » de la Perestroïka et de la Glasnost.
     Les lamentations des mères de famille sonnent de plus en plus juste : un tel régime n'est pas sans causer des détriments sanitaires sérieux aux enfants, bien plus sensibles aux radiations que les adultes.
     Débarrassés de Dimitri, Eduard et Valery, nous faisons connaissance du Dr Oleg Pavlovich Guereschov qui dirige l'hôpital de la ville. Il ouvre un grand cahier, son registre des maladies infantiles. Les chiffres qu'il nous présente ne concernent que les enfants de l'agglomération (soit 10 182 enfants de moins de 15 ans selon l'état civil). Le flou des discussions matinales cède la place à l'acier plus tranchant des chiffres :

  • la mortalité infantile a triplé la première année, était encore double l'année suivante et restait encore de 20% supérieure à celle de 86 à 89 (pas de référence locale pour 1985, hélas) ;
  • Le taux de prématurés a quasi doublé entre 86 (3,1%) et 89 (6%), les avortements spontanés aussi, de 2,6 à 4,5% ;
  • le nombre de maladies par enfant et par an est passé de 1,8 en 1986 à presque 2,3 en 1989 ;
  • les infections respiratoires ont doublé durant cette période ;
  • côté thyroïde, 40% des enfants sont aux stades 1 ou 2 ; le nombre d'enfants au stade 3 ne cesse d'augmenter, une soixantaine en 1986 et autant de plus chaque année depuis. Avant il n'y en avait jamais eu ;
  • pas de contrôle chromosomique par défaut de moyens.

     Il note une baisse de tonus chez les adultes. Les états asthéniques ont quintuplé entre 86 et 89.
     Pour l'heure pas d'accroissement évident du nombre de leucémies ni de celui des cancers.
     Concernant l'évacuation sa position est nuancée. Il considère qu'elle est souhaitable à partir de 15 Ci/km2, soit 550 000 Bq/m2 (une concentration à laquelle correspond une dose annuelle externe ajoutée de 1 mSv, selon la fiche de l'Autorité de Sûreté Nucléaire, ASN, française). Il ajoute qu'il fait l'hypothèse d'une alimentation propre en dessous de 15 Ci/km2, surtout pour le lait et la viande. A-t-il connaissance des mesures anthropogammamétriques pratiquées dans le pavillon sous les arbres ? Par esprit d'escalier nous avons omis de lui poser la question.
     Nous quittons Novozybkov avec l'impression que la présence de Dimitri et la pression de Moscou ont un effet sur la qualité du recensement des pathologies. Les données sont bien moins détaillées et précises que celles présentées à Vietko.
     L'après-midi, il nous reste à « herboriser » la radioactivité des alentours. La mairie a mis à notre disposition un véhicule tout terrain avec chauffeur, la fameuse jeep soviétique aussi robuste qu'inconfortable. Nous sympathisons avec le chauffeur, une sorte d'homme des bois au regard d'aigle, bienveillant et franc. Pas facile de noter les noms des lieux, énoncés rapidement comme si nous les connaissions déjà. Je livre ici mes quelques notes, en vrac.
     A la limite entre Svyask et Stirivietsk, zone à 30 Ci/km2, je mesure 110 µRem/h, au sol. Il faut compter 5 fois moins à un mètre, ce qui est conforme à la fiche de l'ASN. A Svyask, on mesure 200 µRem/h là où l'on n'a pas « désactivé » et dix fois moins là où le travail a été fait. Trente km au Nord-Est de Vietko le record du parcours est établi : 700 µRem/h en bordure d'un petit bois. Dans le pré, à côté, une femme rassemble en bottes le fourrage fraîchement coupé et séché… promesse d'un lait bien sale. Plus loin des femmes fument un champ à la main. Ainsi se passe cette pérégrination en territoires contaminés ; partout plus de 100 µRem/h.
     Notre chauffeur se confie. Il a la nostalgie d'avant, quand il passait de longues journées dans cette nature complètement vierge, avec ses forêts naturelles. Il y chassait loups, lièvres, ours, cerfs, sangliers et même lynx. Il tirait les oiseaux et passait de longues heures à pêcher dans les innombrables lacs, où il aimait à se baigner. Tout cela est révolu. On ne peut même plus faire de cueillettes. Les gens ne peuvent plus consommer le gibier, alors, comme lui, plus personne ne chasse. Beaucoup s'adonnent à la boisson pour noyer leur tristesse et leur ennui.
     Voilà Novozybkov, tel que nous l'avons découvert en 1990.
     Les publications du Docteur Martine Deguillaume n'ont reçu aucun écho. Les grandes associations écologistes et humanitaires ont persisté dans la plus grande indifférence envers le sort des populations exposées et de leurs enfants : Greenpeace, Oxfam, Les Amis de la Terre, Médecins du Monde, Médecins sans Frontières, WWF, WRI, WWI etc. De petites organisations, en revanche, ont réussi à empêcher le déni des dénis, celui au terme duquel auraient été unanimement acceptés les bilans des organisations onusiennes chargées de la science des effets des radiations, l'UNSCEAR, et des recommandations en matière de radioprotection, la CIPR.
     Parmi celles-là, Les Enfants de Tchernobyl, fondée en 1993 pour accueillir chaque été quelques centaines d'enfants venant des régions contaminées, essentiellement de l'Ukraine.
     En 2006, conjointement avec la CRIIRAD, elle a organisé un voyage d'étude à Novozybov, 16 ans après notre petite enquête. La seconde partie, ci-après, est constituée d'extraits des numéros de son bulletin, Le Dniepr, consacrés à cette redécouverte de Novozybkov et aux actions menées sur le terrain depuis. L'intégralité (depuis le N° 45 de 2008) de ces publications peut être téléchargée à partir du site de l'association <http://lesenfantsdetchernobyl.fr/>. On trouve aisément des échos antérieurs de cette action en surfant sur le net.

4. quelques enseignements du cas Novozybkov
     La situation dont nous avions été témoins au printemps 1990 est révolue : les autorités de la radioprotection nationale, reconnues et intégrées à la CIPR — ce qui leur confère une autorité indiscutable, ont quitté les lieux, laissant le raïon à sa désespérance. Elles sont totalement responsables du désastre sanitaire en cours depuis avril 1986. J'avoue que nous avions omis de demander depuis quand Dimitri Popov, l'adjoint de Ramzaev, officiait à Novozybkov. Cependant je crois que la réponse qui vient à l'esprit est la bonne : depuis la publication un an avant notre séjour des cartes de contamination de l'URSS par les services de la Commission de Liquidation, di­rigée par le Chef du Service d'Hydrométéorologie du L'Union, Youry Israël. C'est seulement alors qu'un contrôle des réactions des populations découvrant leur exposition au danger radioactif devenait un impératif po­litique majeur.
     On peut penser, c'est à vérifier, que lors du démantèlement de la CEI (Communauté des Etats Indépendants), au début des années 90, la dégrada­tion de la situtation économique a relégué au second plan les préoccupations « tchernobyliennes ». La présence d'un Popov ne se justifiant plus, la cellule de contrôle a dû être dissoute et le terrain délaissé.
     Par ailleurs les organisations indépendantes qui avaient fourni l'information qui nous avait alertés et conduits à retenir l'étape de Novozybkov, puis qui nous avaient assistés à tous égards durant les missions de janvier et avril 1990, ont également été profondément affectées par la dislocation de l'Union, le développement des nationa­lismes et la réactivation des services secrets. Chaque pays a commencé alors un parcours « tchernobylien » sin­gulier, largement déterminé par la nature de ses institutions et de leur évolution.
     En Russie, d'où le pouvoir atomique et radio-protecteur soviétique émanait, ce dernier avait conservé toute son autorité et a réussi, grandement aidé il est vrai par le désintérêt de tous en Occident concernant cette réalité, à faire en sorte qu'aucune mesure de radioprotection effective ne soit jamais mise en œuvre. La charge ra­dioactive des aliments constituant le repas qu'on nous avait servi en témoigne de facto, en contradiction totale avec les règles offi­cielles prétendant épargner aux populations soumises à un fort rayonnement externe l'ajout d'une contamination interne.
     Le cas Novozybkov a été redécouvert en 2006, 16 ans après que nous l'avions décrit tel qu'en 1990. Le ta­bleau sanitaire a évolué, en pire, comme partout ailleurs au sein des populations ayant respiré le ou les nuages de Tchernobyl. Le choc de l'iode a fragilisé leur système endocrinien et les a rendues sensibles aux effets du Cs137. Cette fragilité est à l'évidence transmise d'une génération à la suivante car les enfants malades aujour­d'hui forment la deuxièmes et la troisième générations de l'après Tchernobyl.
     Il est en conséquence primordial de maintenir nos engagements solidaires dans la durée.

               Yves Lenoir


1) Soit 15 tranches électronucléaires de 900 MWé, des PWR sous licence Westinghouse.
3) Le lendemain, le 16 avril, nous avons rencontré trois de ces grévistes de la faim, Victor Kuligovsli, Anatoly Sorogoviets et Viktor Lukashov. Ils sont jeunes et ont travaillé aux opérations de construction du sarcophage, à la préparation du béton, du moins au dé­but. Car au fur et à mesure que le temps passait, entre juillet et septembre, on leur donnait un travail de plus en plus éloigné du centre de l'usine. Ils travaillaient sans protection particulière car les équipements manquaient. Ils font la grève de la faim car on les laisse tomber alors que leur santé se délabre. L'un, à trente ans, se sent maintenant comme un vieux affaibli par une « sclérose disséminée ». Ils ont des maux d'estomac et du foie, des formules sanguines altérées, perdent progressivement la vue… Ils ne peuvent plus travailler et réclament une pension pour survivre, qu'on leur refuse.
4) J'ai découvert depuis que cette théorie a été forgée en 1985 par un psychiatre américain, Marc Sheaffer, de Bethesda, pour expli­quer l'angoisse ressentie par les personnes touchées par le nuage d'iode relâché lors de l'accident de Three Mile Island et sujettes depuis à un affaiblissement inquiétant de leur système immunitaire… Il est probable que cette théorie a été bien reçue dans certains milieux de la radiologie et de la radiobiologie.
5) Noter ici que seul BELRAD réalise depuis 1996 ce préalable à toute étude des conséquences. Car sans la connaissance des doses effectivement reçues par chacun, aucune étude des séquelles sanitaires n'a de valeur scientifique.
6) La vitamine C a des propriétés anti-radicaux libres et protège donc contre les effets des rayonnements ionisants.
7) Le reste dans le petit-lait, le bas beurre, après extraction de la crème… voir Après l'Accident Atomique, le manuel de radioprotection de BELRAD : voir <http://enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.php?id=bibliographie>. A propos, vu la contenance des verres, il faut compter largement plus de 700 Bq/l pour épicer ce délicieux bas beurre.
base_documentaire/articles-2014/etb-191.txt · Dernière modification: 2015/08/09 17:31 par emache

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