waseda-fr [Enfants de Tchernobyl Bélarus]
 

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Exposé d'Yves Lenoir, le 14 octobre 2014, lors du
“International Symposium on Legal-medical Aspects of Nuclear Disaster and Human Rights”
organisé à l'Université Waseda de Tokyo

(cliquer sur les images pour les agrandir)

Introduction

     La catastrophe de Tchernobyl se déploie en un désastre sanitaire sans précédent dont la CIPR, Commission Internationale de Protection Radiologique, est au premier chef responsable.
     Des rédacteurs du rapport du Chernobyl Forum ont coordonné les travaux sur la dosimétrie de Fukushima et les pré­visions de ses consé­quences sanitaires. D'autres « anciens » occupent le terrain où ils transposent la mé­thode ETHOS-CORE qui a échoué en Biélorussie.
Puisse cet éclairage inédit du désastre de Tchernobyl aider à faire face à celui de Fukushima.
     C'est pourquoi je remercie les organisateurs du symposium de m'avoir invité à présenter à votre honorable assemblée quelques éléments des re­cherches sur l'histoire de la radio-protection que la catastrophe du « 11 Mars » m'a poussé à entreprendre.
J'ai donc la prétention de me soumettre ici à l'injonction d'Oscar Wilde :

“The only duty
we owe to history
is to rewrite it.”

Le 27 avril 1986, la situation et les acteurs

     L'évacuation de Pripyat débuta le dimanche 27 avril, 36 heures après l'explosion, avant même que le premier panache radioactif ne déclenchât les balises de la cen­trale suédoise de Forsmark.
     Deux ans plus tard, près de Tchernobyl, la responsable d'un dispensaire m'a expli­qué que le scénario suivi avait été défini quelques années auparavant quand on craignait que les Etats-Unis ne procédassent à des frappes atomiques « en premier ». Il s'agissait de respecter la limite d'exposition de 1 Sv retenue pour l'engagement des troupes dans une bataille atomique. Le débit de dose dans Prypiat était monté à 30 mSv/h, soit 300 000 fois sa valeur normale. Ce chiffre est corroboré par l'évaluation des doses reçues durant la première journée par les liquidateurs présents à quelques dizaines de mètres du réacteur N° 4 : plus de 3 Sv (soit plus de 125 mSv/h). L'évacua­tion s'imposait.
     Lorsque le monde apprit l'accident de Tchernobyl, Pripyat était déjà une ville morte.
     Avant d'aborder le rôle de la CIPR dans le désastre sanitaire de Tchernobyl, per­mettez-moi de vous présenter deux diapositives.

     La première montre le schéma hiérarchique de bon aloi du dispositif internatio­nal de la radio-protection institué dans l'orbite de l'ONU entre 1950 et 1956 :

  1. Les articles publiés par les laboratoires et les universités, sont examinés par l'UNSCEAR. Ce qu'il en retient constitue La Science des radiations et de leurs effets. Les rapports du Comité sont soumis à l'AG de l'ONU qui les entérine et leur confère une autorité incontestable.
  2. Prenant appui sur ce « socle » la CIPR élabore ses recommandations :
    • précautions à prendre dans tous les secteurs où l'on est exposé à des rayonne­ments ionisants et à des matières radioactives ;
    • limites de dose à ne pas dépasser.
  3. Les autres institutions font dériver réglements et dispositions légales desdites recommandations.

     En 1962 la CIPR a créé le Comité 4, chargé de l'application des recommandations.
     À l'époque de l'accident, Henri Jammet, président du Comité 4 de sa création jusqu'en 1985, vient d'être promu vice-président de la Main Commission aux côtés de l'argentin Dan Beninson, son Président. Ce dernier a été membre du Comité 4 de 1962 à 1981. Jammet et Beninson sont aussi les Représentants de leur pays à l'UNS­CEAR, depuis 1964 et 1962 respectivement. Ils sont tous deux consultants auprès de l'OMS, l'AIEA etc. La réalité de ces cumuls, parmi d'autres, dément le flux d'informa­tion à sens unique du schéma officiel !
     On reviendra bientôt sur la grande famille consanguine UNSCEAR-CIPR.

     Cette seconde vue compare les retombées de Cs137 dans la zone des « pluies noires » de Nagasaki avec celles sur l'Europe après le 26 avril 1986.
     La gravité de l'accident de Tchernobyl dépasse l'imagination. Pour la rendre tan­gible j'ai placé la surface de comparaison quelque part en Russie à cheva sur deux zones où les dépôts sont similaires à ceux du district de Nishiyama où sont tombées les pluies noires. Côté Nagasaki, 45 km2 pollués par moins de 30 kBq/m2 ; côté Tcher­nobyl, plus d'un million de km2 pollués jusqu'au delà de 1 500 kBq/m2 !
     La vue est trompeuse sur un point. Il va en effet de soi que plus on s'éloignait de Tchernobyl, plus la densité des nuages radioactifs diminuait. Les dépôts traduisent en fait l'intensité des précipitations lors du passage de ces derniers. L'exposition des populations ne se réduit pas à la présence résiduelle de Cs137. Les études épidémiolo­giques sont donc biaisées, d'autant plus que les groupes de contrôles sont pris dans les régions de faibles retombées. Des comparaisons « avant - après » seraient plus pertinentes.

Deux approches de la radio-protection dans une situation de crise majeure

     Que s'est-il passé le 28 avril 1986, après que le Kremlin s'est trouvé contraint de reconnaître l'accident ? Plus précisément : que s'est-il passé qui a scellé le destin des populations déjà touchées et de celles qui allaient l'être ?
     Comparons deux initiatives, parmi d'autres : celle du physicien biélorusse Vassily Nesterenko, responsable du projet PAMIR de construction d'une centrale nucléaire mobile, développé dans le centre atomique de Sosny près de Minsk, et celle du Dr Henri Jammet, en tant que vice-président de la CIPR et autorité historique en matière d'application des recommandations de la Commission.
     Commençons par Nesterenko. Il a appris l'accident le 28 alors qu'il se trouvait au Kremlin pour présenter l'avancement de PAMIR devant la Commission militaro-in­dustrielle du Conseil des ministres de l'URSS. Après quelques échanges télépho­niques contradictoires il prit l'avion de 19h pour Minsk. Son chauffeur l'attendait à l'aéroport avec les équipements de mesure nécessaires. La vue à l'écran résume les relevés de la radioactivité gamma ambiante effectués cette nuit du 28 au 29 avril du­rant un périple aller-retour de Minsk jusqu'aux confins de l'Ukraine à Brahin, à 40 km de la centrale. Son compteur affichait alors 300 µSv/h, soit 3 000 fois le bruit de fond normal. Les mesures lors du retour s'avérèrent bien plus élevées qu'aux mêmes endroits à l'aller. Rentré à Minsk il fit prendre de nombreuses mesures d'urgence par les services et les personnes sur lesquels il avait de l'influence : distribution d'iode stable, contrôle de la radioactivité de la nourriture, interdiction des baignades, res­triction des sorties etc. Bref, il a fait respecter les principes élémentaires de la radio-protection, que tout responsable d'une activité atomique connaît. Le premier étant de réagir sans délai pour préserver le plus grand nombre de l'exposition aux radiations.
     Le 28 avril, Henri Jammet est l'un des premiers responsables internationaux à contacter le chef de la radio-protection de l'URSS, le Pr Leonid Ilyin, son alter ego à l'UNSCEAR où il représente l'URSS.
     Le 6 mai il participe à Copenhague à la première réunion d'experts, présidée par Dan Beninson. Selon un témoignage autorisé : Le groupe d'experts mit en garde contre l'usage de l'eau de pluie et recommanda de veiller à la radioactivité des aliments mais ne proposa pas d'évacuations de la population.
     (…)
     Les experts internationaux réunis avaient été très mesurés dans leurs appréciations et conseils, dix jours après l'accident.”

     L'autorité mondiale de la radio-protection n'a donc pas recommandé de dispositions similaires à celles exigées une semaine auparavant par le physicien Nesterenko. Quelle a été la portée de ses conseils en ces instants cruciaux ?
On peut en juger par deux témoignages concordants, et leur recoupement.
     Le premier, rapporté dans la page médecine du journal Le Monde du 4 juin 1986, émane du Dr Henri Jammet soi-même, de retour d'une mission officielle pour « har­moniser » les réactions dans les pays d'Europe touchés par Tchernobyl. Ses recom­mandations sont claires : “(…) Les habitants des villages proches de Tchernobyl (un millier de personnes) et qui se trouvaient sous le vent ont subi les effets d'échappées radioactives importantes (…). Ils ont subi un examen clinique complet et devront faire l'objet d'une surveillance médicale, sans que l'on puisse dire, dès à présent, avec certitude que l'irradiation ainsi subie aura des suites pour leur santé.
     Il est clair en revanche que les lieux ainsi atteints devront faire l'objet d'une étude atten­tive et de mesures particulières avant que des êtres humains puissent à nouveau les fréquenter ou les habiter sans risque.
     (…)
     C'est un « principe d'optimisation » qui guidera les décisions des spécialistes russes de ra­dioécologie.
     (…)
     A plus grande distance (…), un constat de contamination radioactive réelle a pu être fait (…). Ce degré de contamination (…) n'entraîne aucune conséquence clinique et ne requiert donc aucune mesure particulière.”

     En regard des publications de l'UNSCEAR, où la sensibilité des enfants à l'I131 est soulignée, et de la ICRP 9 de 1965 où il est spécifié que la dose à la thyroïde ne doit pas dépasser 10 à 50 mSv pour les enfants, la désinvolture1 dont a fait preuve Henri Jammet laisse sans voix.
     Retenez bien ces deux locutions :
     « Conséquence clinique » et « Principe d'Optimisation ».
     Retournons en URSS prendre connaissance des réactions aux interventions de Vassily Nesterenko.
     Le 29 avril en fin d'après-midi, il est reçu par Mikhaïl Kovalev, Pt du Comité cen­tral du conseil des ministres biélorusse, seul habilité à décréter l'état d'urgence et l'évacuation de la population. Pendant qu'il expose à ce dernier la situation et les me­sures à prendre, depuis la pièce voisine le ministre de la santé Savshenko téléphone à Leonid Ilyin pour lui soumettre les propositions du physicien. Voici la réponse de l'homme qui a discuté de tout cela la veille avec le Dr Jammet :
     “Il n'est pas nécessaire de se dépêcher. Il n'y a pas lieu de procéder à une évacuation.”      La pertinence des demandes de Nesterenko sera confirmée peu après par les chiffres terrifiants qu'il transmit le 14 mai 1986 au Comité central du PC biélorusse :
     “Le niveau d'énergie des radiations gamma dans les districts de Brahin, Khoïniki, Na­rovlia du 27 Avril au 5 Mai 1986 a vraisemblablement atteint les 0,5 – 1,5 Sv. (…) Le ni­veau de dose absorbée par la glande thyroïde se situe entre 0,5 et 15 Sv, ce qui dépasse significati­vement la dose maximale (…) pour les po­pulations, même en cas d'accident.”
     Le 3 mai, suite à une inspection de l'oblast de Gomel, Nesterenko avait demandé d'étendre la zone d'évacuation, de 30 à 100 km. La proposition avait été envoyée au Comité central pour discussion lors de sa séance du 7 mai.
     Ce jour-là, le lendemain donc de la réunion internationale présidée par Dan Be­ninson, Vassily Nesterenko est exclu de la réunion du Comité Central.
     Le Pt du Conseil des Ministres d'Ukraine, Liashko, quant à lui, fut blâmé en très haut lieu à Moscou pour avoir fait prendre de larges mesures de protection.
     Les conseils de la CIPR, relayés par Leonid Ilyin, étaient appliqués à la lettre.
     A l'écran : Jammet et Beninson dans les années 1970, en marge d'une réunion de la CIPR.

Les hommes de la radio-protection dans leur citadelle onusienne

     La crise de Tchernobyl, aussi soudaine qu'inouïe, a constitué l'épreuve de vérité, le révélateur des objectifs réels du duo CIPR-UNSCEAR. Qui sont ces hommes, tels Jammet et Beninson ? D'où viennent-ils ? De quelle culture sont-ils imbus ? Quelles sont leurs options profondes et non-négociables ?
     Ils appartiennent à la troisième génération des radioprotecteurs.
     La première, celle des pionniers, s'était constituée au Congrès de Stockholm, le 27 juillet 1928, où furent adoptées les premières Recommandations internationales pour la protection vis-à-vis des rayons X et du radium. a santé des radiologues et des ra­diothérapeutes était en jeu. Parmi ses membres deux grands noms, le suédois Rolf Sievert (1896-1966), un medical physicist, et l'américain Lauriston Taylor (1902-2004), physicien spécialiste de la mesure des rayonnements. Tous deux siégèrent sans discontinuer dans la Main Commission de la CIPR comme membres, puis comme membres émérites, le premier jusqu'en 1964 et le second jusqu'en 2004.
     Soucieux d'harmonie et d'efficacité Lauriston Taylor obtint que le nombre de membres restât faible afin, selon ses termes, de garantir la maniabilité du groupe. En 1947, après la Bombe, il rejeta l'idée de rendre publiques les discussions sur les li­mites d'exposition, de crainte que la divulgation des incertitudes scientifiques ne sa­pât la confiance de l'opinion.
     La seconde génération voit s'embarquer tant à la CIPR qu'à l'UNSCEAR des scientifiques associés au Manhattan Project, à l'étude des survivants d'Hiroshima et Nagasaki, aux expérimentations humaines et à la gestion de l'affaire du Fukuryu Maru, les Austin Brues, Shields Warren, Gioacchino Failla, Merril Eisenbud, James Neel, John Laughlin, Max Zelle, Charles Dunham, Paul Henshaw etc. Dans l'ensemble ils contestent la prudence des généticiens, où l'on distingue Hermann Müller, le décou­vreur en 1927 du pouvoir mutagène des radiations. Pour les premiers, et pour le dire vite, en l'absence d'effets cliniques une exposition est décrétée inoffensive, sans effet sanitaire prévisible.
     Elevés dans le culte des rayons X et du radium, et fascinés par la puissance de la Bombe, ils étaient convaincus que l'avenir appartenait aux applications de l'énergie atomique et des radio-isotopes. Pas question pour eux de freiner le mouvement. Ainsi, aux craintes publiquement exprimées en juin 1954 par le généticien Alfred Surtevant, que Hermann Müller appuyait, Lewis Strauss, le patron de l'USAEC, opposa une réfutation dont la conclusion commençait par ces mots :
     “Fundamentally, our problems of human adjustment to a world in which nuclear energy is widely utilized are serious enough without exaggerating the significance of vanishingly small probabilities”.      Austin Brues, chef de la Division Biologie et Médecine de l'USAEC, qui était aus­si membre du Comité II de la CIPR et qui sera l'année suivante un des premiers délé­gués américains à l'UNSCEAR, enfonça le clou dans un retentissant article « The New Emotionalism in Science », publié par Cancer Research, où l'on pouvait, entre autres du même cru, lire cette phrase :
     “Now I am no geneticist, but I did go to medical school and learned that one of the cha­racteristic symptoms of hysteria is a contracted field of vision (…)”
     Brues avait été en 1946 un des promoteurs auprès du Pt Truman de la création de l'ABCC à Hiroshima dont il fut un dirigeant aux côtés de James Neel, Paul Henshaw et Shields Warren déjà cités.
     En ce milieu des années 50 ceux que j'appelle « les cliniciens » tiennent le haut du pavé et préparent l'avenir.
     La troisième génération émerge alors que les généticiens sont en passe de perdre leur combat pour la prudence. C'est celle des héritiers. On y trouve Dan Beninson et Henri Jammet. Ils sont très jeunes quand ils trouvent leur place dans ce gotha.
     Les débats publics sur les retombées font encore rage. L'image de l'énergie ato­mique est trouble. Cela les préoccupe. Ils savent que l'avenir de l'atome dépend de l'idée que le public se fera des risques et donc de la radio-protection. Ils se donnent pour mission de restaurer la confiance. Ils vont s'y vouer corps et âme et y consacrer leur existence.
     Beninson, né en 1930, obtient son diplôme de médecine à Buenos-Aires en 1954. Il s'en va passer deux ans au Laboratoire Donner (The Birthplace of Nuclear Medecine) du Lawrence Livermore Lab, fondé en 1940 et inclus dans le Manhattan Project à partir de 1941. Son PhD en poche, il est recruté par la Commission argentine de l'énergie atomique et est nommé dans la foulée délégué de son pays à l'UNSCEAR. Il a alors 26 ans. Il sera promu Représentant en 1962 et le restera jusqu'à son décès en 2004.
     Henri Jammet, né en 1920, est un pur produit made in CEA dont il devient chef du Service de protection radiologique en 1951. Deux ans plus tard il est coopté par la CIPR. Il a 33 ans. Il est nommé délégué de la France à l'UNSCEAR en 1958.
     Tous deux ont contribué à la sélection de la quatrième génération, celle actuelle­ment aux affaires, notamment à Fukushima. L'un de ses leaders, en fin de carrière sans que son influence en paraisse amoindrie, est le successeur de Dan Beninson, Abel Julio González.
     Le graphique à l'écran illustre la tradition de cumul UNSCEAR-CIPR parmi ces grands dirigeants. Bien entendu ils ont tous également exercé des fonctions d'experts et de conseillers auprès d'innombrables institutions, notamment l'AIEA et l'OMS pour ce qui concerne la sphère de l'ONU.
     Vous avez ainsi une idée du patrimoine génétique du complexe international de la radio-protection, et du mécanisme de sa préservation d'une génération à la suivante.

1988-89, le désastre montre son visage ; une crise d'un type nouveau

     Fin 1988, début 1989, la situation sanitaire se détraque. Les enfants vont de plus en plus mal. Le cheptel est dans un sale état. La colère gronde. Le gouvernement so­viétique est contraint de publier les cartes de contamination. Les prévisions d'effets minimes défendues par Beninson et ses pairs dans toutes les conférences et ins­tances de décision ont perdu tout crédit.
     Dans les régions parsemées de dépôts en taches de léopard la population exige d'être évacuée. Que faire ? La suite du témoignage rapporté autorisé rapporte comment Ilyin et les leaders de la CIPR ont réglé le problème :
     “Trois ans plus tard à Vienne, ils discutaient informellement du surcroît de dose, intégrée sur toute la vie, que l'on pouvait tolérer pour les populations locales. Au-delà du seuil qu'ils allaient fixer, il était entendu qu'il fallait les déplacer. Le chiffre de 350 mSv proposé par L. Ilyin fut accepté et rendu public quelques jours plus tard”.
     Cette dose représentait cinq fois la limite pour le public recommandée par la CIPR. Dans le contexte d'une URSS travaillée par des mouvements centrifuges ex­ploitant à fond le thème de Tchernobyl, avec une opinion scandalisée par les men­songes qui avaient couvert la mise en danger de centaines de milliers de personnes, le pouvoir se sentait trop faible pour l'imposer. L'autorité est là où se trouve l'expertise, à condition que cette dernière soit perçue comme légitime. Celle des radioprotecteurs soviétiques, en première ligne aux yeux de l'opinion et des media, était anéantie. Evacuer plus aurait été trop coûteux. Il fallait faire accepter cette limite.
     À cette fin, l'OMS fut sollicitée pour mandater une mission d'experts de haut ni­veau chargés de persuader le peuple de la justesse de cette décision. L'OMS a peu d'expertise en matière de science des radiations et de radioprotection, mais elle a une image rassurante alors que le sigle CIPR n'évoque rien. La mission comprenait deux membres de la CIPR, le Président Dan Beninson et Pierre Pellerin du Comité 3. Le canadien Peter Waight, obscur “directeur du groupe de radioprotection du secrétariat de l'OMS”, en était le porte-drapeau. Cela se passait en juillet 1989.
     Le 15 avril 1990, à Minsk, un physicien, Mikhaïl Guemastiaiev, qui avait interpellé Beninson lors d'une conférence publique à propos des 350 mSv, me raconta qu'ayant contesté cette règle il s'entendit répondre :
     “Vous n'avez pas d'argent, donc pas de possibilité d'évacuation, donc pas de problèmes“.
     Cette phrase n'a rien d'obscène : elle est conforme à l'esprit et à la lettre du Prin­cipe d'Optimisation, présenté en 1973 dans la Publication ICRP 22 et intégré quatre ans plus tard dans la grande Publication 26 intitulée “Recommandations of the ICRP”. Ce texte fondamental marque l'aboutissement du travail méthodologique mené par le Comité 4 sous la présidence d'Henri Jammet depuis 1962.
     Le moment est venu de dire deux mots de la philosophie en matière d'applica­tion des recommandations.

“As low as…” et “Principe d'Optimisation”

     Le 17 avril 1974, le Dr Jammet fit un exposé devant le Groupe interministériel chargé d'évaluer les options techniques pour la gestion des déchets radioactifs. J'en faisais partie. Ce jour-là j'ai compris que la radioprotection posait surtout un pro­blème économique. Jammet ne traita en effet que du Principe d'Optimisation publié l'année précédente à partir du schéma ici à l'écran.
     On reconnaît la banale courbe d'optimisation économique d'une activité qui pro­voque des dommages collatéraux. Il ne s'agit pas vraiment d'une analyse coût-bénéfice — qui supposerait de chiffrer le bénéfice correspondant à une exposition donnée, mais de déterminer la valeur de l'exposition pour laquelle le coût marginal d'une meilleure radio-protection égale celui du détriment évité.
     Comment interpréter la réponse de Beninson ?
     Evacuer plus de personnes aurait impliqué de grandes dépenses à engager sans délai en les finançant par l'emprunt. Le gain escompté serait resté virtuel pour trois raisons : la première est qu'il correspondrait des années — voire des décennies — plus tard à une dépense de santé moindre ; la seconde, qu'on ne saurait chiffrer la dépense évitée ; la troisième, qu'une dépense évitée ne rembourse pas une créance.
     A quel besoin répondait ce Principe d'Optimisation ?
     Eh bien, à celui de se sortir de l'ornière intellectuelle du “as low as…” ! Sa der­nière mouture est la célèbre doctrine ALARA (As low as reasonnably achievable, taking into account economic and societal factors), instituée par la Publication ICRP 26. La série des variations du “as low as…” commence dès la Publication 1 en 1954. L'ancienne règle du “lowest possible” recommandée en médecine cède le pas à “as low as practi­cable” ou encore à cette version quasi synonyme de 1959 : “as low as is operationnaly possible”. La gêne est manifeste. On donne donc dans le droit mou. En 1965, la Publi­cation 9 apporte une précision : “…all doses be kept as low as is readily achievable, econo­mic and social consequences being taken into account”, qui permet de justifier n'importe quoi. Readily signifie en effet aisément. En 2001 a été discuté un glissement de ALA­RA vers ALARP, P pour Practicable. Sans suite. La CIPR reste fourvoyée dans l'im­passe conceptuelle du “as low as…”.
     En chiffrant les choses, le Principe d'Optimisation apporte un vrai confort intellec­tuel et prémunit contre toute contestation. On fait du cas par cas. Quelques exemples de calcul de mesures de protection optimisées sont présentés dans la Publication 37, Comité 4 (1983). Un seul d'entre eux, intitulé “Exemple d'une procédure d'optimisa­tion en matière de rejets de produits radioactifs”, clouerait le bec du contestataire le plus aguer­ri, avec sa liste de quatre pages des symboles — variables, coefficients fonctionnels et autres paramètres — utilisés dans les calculs…
     L'application du Principe d'Optimisation constitue le fonds de commerce du CEPN créé en 1976 à l'initiative d'Henri Jammet. Le CEPN comprend quatre membres : Commissariat à l'Energie Atomique, Electricité de France, Institut de Radiopro­tection et de Sûreté Nucléaire, AREVA). Il a étendu son marché à d'autres branches d'ac­tivités à risque, comme par exemple celle de l'amiante. Au début des années 2000, la CIPR est devenue dépendante du CEPN à qui elle sous-traite les études mathéma­tiques hors de portée des compétences de ses membres. L'économiste Jacques Lo­chard, Dr du CEPN depuis 1979, est aujourd'hui vice-Président de la CIPR et son équipe, avec le mathématicien Thierry Schneider, théoricien de la modélisation (sic!) de la crainte des radiations, coordonne le programme ICRP Dialogue Initiative in Fukushima. Jammet remporte là à titre posthume un nouveau succès stratégique : le CEPN est intégré à la CIPR… et réciproquement !
     En dépit des apparences qu'elle se donne, la radio-protection n'est pas une science. Sa pratique par gros temps est toute d'exécution. Nesterenko a fait son pos­sible pour protéger des êtres humains. Jammet et Beninson n'ont même pas cherché à mettre en œuvre leur Principe d'Optimisation. Ils ont en fait appliqué le Principe de Précaution à la sauvegarde d'un avenir pour l'énergie atomique.
     La publication du rapport du Chernobyl Forum fut précédée de communiqués de l'UNSCEAR et de l'AIEA soulignant le bon accord entre les prévisions de la conférence de Vienne de septembre 1986 et les conséquences réelles de l'accident.
     Nous n'allons pas sonder l'abîme séparant la quasi absence de dommages à la santé, proclamée dans ce rapport, des résultats des études épidémiologiques qui la contredisent. Sans instance habilitée à l'arbitrer, il est vain d'entrer dans un conflit où une autorité suprême réfute le principe de réalité !
     “Aucune conséquence clinique…” avait prophétisé début juin 1986 le vice-président de la CIPR et Représentant auprès de l'UNSCEAR du pays le plus nucléarisé du monde. Ses amis Beninson, Ilyin et quelques autres étaient à bord de cette sorte de catamaran UNSCEAR – CIPR qui tient fermement le cap du développement de l'énergie atomique depuis les années 50.
     Ainsi, Tchernobyl a suscité des milliers de publications scientifiques dont l'UNS­CEAR a fait un certain tri. Imagine-t-on un seul instant qu'au sein du Comité, parmi ces amis et connaissances, liés par tant d'années d'idées partagées et de rapports cossignés, aurait pu se dégager une majorité pour retenir des travaux mettant en cause la responsabilité des plus influents de leurs pairs au sein de la CIPR dans le désastre sanitaire de Tchernobyl ?
     Ç'aurait été comme tirer une torpille de la coque UNSCEAR vers la coque CIPR… et l'esquif aurait chaviré. La radio-protection internationale aurait sombré corps et biens, emportant dans les abysses la croyance en les vertus et l'inocuité de l'énergie atomique affichée par les élites politiques et les faiseurs d'opinion, mais aussi un pilier du modèle de développement industriel. Adieu EPR, Génération IV et fusion contrôlée ! Une tragédie pire que Tchernobyl !
     Il n'y a pas de Gorbachov en vue dans ce milieu. Les pères fondateurs avaient bien pensé leur affaire. Leur créature a survécu à l'épreuve de Tchernobyl et en est même sortie renforcée. Sa gestion de la crise de Fukushima en témoigne.
     Condamnés au déni pour perdurer : en apparence tous solidaires, Raison d'Atome oblige !

     Je vous remercie pour votre attention.

waseda-fr.txt · Dernière modification: 2015/07/17 14:08 par emache

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